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La guerre du foin aura-t-elle lieu ?

Point-de-vue. Les agriculteurs en colère semblent décidés à bloquer Paris dès ce lundi. Cette nouvelle crise de la paysannerie française va-t-elle s’étendre à d’autres catégories sociales? En tout cas, elle déstabilise l’Exécutif qui ne sait pas s’il doit affronter les insurgés ou se montrer conciliant. Décryptage.

Bernard Aubin,
Bernard Aubin,

Par Bernard Aubin

La France n’aura pas échappé à une mobilisation des agriculteurs survenue bien avant dans d’autres pays européens. Au grand dam du Gouvernement et de son tout nouveau Premier ministre. L’occasion pour Gabriel Attal, qui a grillé toutes les étapes pour se retrouver aux rênes d’un pays, de démontrer ses capacités à affronter les dures réalités. D’autant que ni les oppositions ni ses prédécesseurs ne lui feront de cadeau. Le monde politique est cruel !

Fermeté et provocation avec les uns…

Les Français se sont habitués aux provocations des Gouvernements Macron. Premiers à essuyer les plâtres, les cheminots avec la disparition de leur statut et la transformation de leur entreprise en Sociétés Anonymes. Prétexte évoqué à l’époque par Edouard Philippe : ils coûtaient de plus en plus cher pour un service de moins en moins efficace. Mais les protestations des salariés de la SNCF et leurs grèves impopulaires n’avaient guère récolté la sympathie et un franc soutien du public.
Vint alors la colère des Gilets Jaunes. Un ras-le-bol exprimé par une partie de la population sur la base de revendications diffuses et parfois contradictoires. De quoi inquiéter un Gouvernement dépourvu d’interlocuteurs et de repères… Grosse peur d’Emmanuel Macron, qui l’amena même à se réfugier un temps dans le bunker de l’Élysée. Quelques mesurettes accordées, quelques charges des forces de l’ordre, quelques manifestants blessés et l’affaire fut finalement classée.
Y succéda une réforme des retraites qui récolta l’opposition de 75 % des Français. Une régression des acquis imposée aux forceps, sans réelle négociation, malgré un combat mené par des syndicats dans une unité retrouvée. La fermeté affichée par Emmanuel Macron fut une nouvelle occasion, pour lui, de discréditer des partenaires sociaux qu’il avait déjà délibérément affaiblis par ses ordonnances. Un pari risqué pour le chef de l’Etat qui se prive ainsi d’interlocuteurs identifiés et fiables, fussent-ils opposés à certains projets.

Prudence et respect avec les autres…

Changement radical d’approche, cette fois, avec les agriculteurs. Pas la moindre provocation, pas un mot plus haut que l’autre. Mieux : lors d’une conférence de presse, le Premier ministre a volé la vedette aux syndicats des paysans. Dans une étable, il reprit à son compte leurs revendications presque jusqu’à la surenchère. Au point de se faire applaudir par quelques membres d’une profession pourtant soumise à des difficultés croissantes, confrontée aux embûches technocratiques, à une concurrence déloyale, aux pressions des grands groupes… Le tout pour des rémunérations bien inférieures au SMIC.
Une attitude qui ne manquera pas d’interpeller les autres catégories de la population jadis malmenées, sans doute médusées par ce grand écart. L’explication tient sans doute dans le fait que les agriculteurs disposent d’une réelle capacité de blocage doublée d’un capital sympathie inégalé. S’en prendre aux agriculteurs qui nourrissent la France, ce serait s’en prendre aux Français. Le Gouvernement l’a bien compris. En outre, qu’un Gouvernement de Droite envoie les CRS à une population qui vote majoritairement à Droite ferait désordre. D’autant que le turbulent Eric Ciotti guette le moindre faux pas !

Attal prend le taureau par les cornes… trop tard !

Finie la provocation, exit la planification délibérée de l’enlisement et les charges des forces de l’ordre. Autres interlocuteurs, autres enjeux, autres mœurs. Reconnaissons que Gabriel Attal a réagi rapidement… mais un poil trop tard. Pour éviter qu’un événement ne prenne trop d’ampleur, voire devienne incontrôlable, il est impératif que des décisions concrètes soient annoncées et mises en œuvre très rapidement, et de préférence avant que ne soient organisés les mouvements de protestation. Une colère qui s’inscrit dans le temps rend sourd aux meilleures intentions.
C’est dans cet objectif que le Premier ministre livre ses premières intentions : annulation de la hausse du GNR, faire respecter EGAlim (dispositif notamment en faveur d’une juste rémunération), sanctions contre trois entreprises qui ne respectent pas cette loi, 10 mesures de simplification immédiate des normes, opposition de la France à l’accord commercial entre l’Union européenne et les pays latino-américains du Mercosur, ouverture du guichet MHE (maladie hémorragique épizootique qui touche certains élevages) pour une prise en charge des frais vétérinaires, mise en place immédiate d’un fonds d’urgence pour les exploitants bio en difficulté.

Légitimité contestée

Sauf que ces annonces sont survenues alors que les tracteurs avaient déjà pris la route pour Paris et les autres points de blocages définis. Dès lors, les machines agricoles et leurs chauffeurs n’avaient plus vocation à faire de la figuration. Jérôme Bayle, considéré comme l’initiateur du mouvement des agriculteurs, avait pourtant crié victoire, « les trois revendications, nous, on les a eues ». Mais sa légitimité fut dès lors contestée au sein de ses propres troupes et il se trouve actuellement englué au sein d’une polémique. Le syndicalisme, c’est un métier à part entière qui ne laisse aucune place à l’amateurisme.
Confrontée à la liste de revendications pléthoriques qu’elle a elle-même rédigée, à la grogne de ses troupes accumulée au fil des années, et au risque de se faire déposséder de l’action par des mouvements radicaux, la FNSEA annonça finalement le « siège de la capitale pour une durée indéterminée dès lundi à 14 heures ». Et elle est loin d’être seule.

Attention à un retournement de l’opinion publique ?

Comment le gouvernement réagira-t-il aux manifestations qui s’annoncent ? L’avenir nous l’apprendra en ce début de semaine. Gabriel Attal a tenu une réunion de crise ce dimanche. Il envisage de nouvelles mesures, sans doute face aux risques d’embrasement ou de contagion du mouvement. Le Premier ministre marche sur des œufs. Comme le président de la FNSEA qui, après avoir soufflé le chaud, souffle le froid, appelant ses troupes au « calme et à la détermination » avant une « semaine de tous les dangers ».
Il est clair qu’une fois une action lancée, le risque est de la voir s’emballer. Mais attention, si les blocages devaient persister, si les dégradations des biens devaient de multiplier, si les prix dans les supermarchés venaient finalement à exploser, le capital sympathie des agriculteurs en serait d’autant altéré. Et l’occasion serait offerte au Gouvernement de renouer avec la fermeté passée.
Il serait dommage que les agriculteurs se tirent eux-mêmes une balle dans le pied ! Risque que ne prendra pas le Chef de l’État : lui ne change pas ses habitudes et demeure aux abonnés absents comme lors de tous les conflits qui ont essaimé son mandat. Pour Macron, le changement, c’est pas maintenant !

 

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