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Moselle : projets brisés et gestion hasardeuse de l’argent public

Terre industrielle par excellence, la Moselle a toujours cherché à réinventer son avenir. Depuis la crise sidérurgique des années 1980, élus, collectivités et acteurs économiques ont multiplié les projets censés créer de l’emploi, attirer des investisseurs et transformer l’image du territoire. Mais l’absence d’organes de contrôle a parfois ouvert les vannes de l’argent public vers des destinations inconnues.

Bernard Aubin (DR)
Bernard Aubin (DR)

Par Bernard Aubin

Certains paris ont été gagnés, au moins partiellement. D’autres se sont soldés par des échecs retentissants, des fermetures prématurées, des faillites, des abandons ou des résultats très éloignés des promesses initiales.
À chaque fois, les mêmes interrogations reviennent : les difficultés étaient-elles prévisibles ? Les études préalables étaient-elles suffisamment solides ? L’argent public a-t-il été correctement protégé ? Les décideurs ont-ils fait preuve d’audace, d’un excès d’optimisme ou d’un manque de prudence ?

Retour sur quelques dossiers emblématiques (liste non exhaustive)

H2V à Illange : un projet à 800 millions d’euros dont l’avenir apparaît désormais fortement compromis
Présenté comme le futur fleuron de l’industrie décarbonée en Moselle, le projet H2V-Thionville prévoyait l’implantation sur l’Europort d’Illange-Uckange d’une unité de production d’hydrogène et d’e-méthanol représentant un investissement évalué à 800 millions d’euros.
À son lancement, le projet devait notamment répondre aux besoins de la sidérurgie et du transport routier lourd. Mais H2V-Thionville a progressivement reconnu que ces débouchés n’étaient pas au rendez-vous, l’obligeant à revoir en profondeur sa stratégie industrielle.
Dans sa dernière version, le projet ciblait principalement la production de carburants de synthèse destinés à l’aviation et au transport maritime. La mise en service était évoquée à l’horizon 2030.
Depuis plusieurs semaines cependant, les signaux négatifs se multiplient. Plusieurs informations faisant état d’un abandon pur et simple du projet nous ont été confirmées par écrit. Dans le même temps, les responsables politiques locaux demeurent pour l’instant particulièrement discrets sur le sujet. Jusqu’à quand ?

Terra Lorraine à Illange : trois mille emplois annoncés, un projet évaporé

Au début des années 2010, Terra Lorraine devait devenir l’un des symboles les plus spectaculaires de la reconversion économique du Nord mosellan.
Prévu à Illange, ce gigantesque projet logistique et industriel était présenté comme susceptible de générer jusqu’à 3 000 emplois. Les responsables politiques évoquaient alors une renaissance économique majeure pour l’ensemble du bassin thionvillois. L’opération bénéficia d’un soutien institutionnel important et d’une couverture médiatique particulièrement favorable. Pourtant, les investisseurs chinois annoncés au départ se retirèrent progressivement et les ambitions initiales finirent par s’effondrer. Aujourd’hui, le site accueille notamment la très controversée usine Knauf et des installations photovoltaïques, très loin du scénario initial qui promettait une transformation économique de grande ampleur.

Le parc des Schtroumpfs : une reconversion emblématique qui n’a jamais tenu toutes ses promesses

Lorsque le parc des Schtroumpfs ouvre ses portes à Hagondange à la fin des années 1980, l’événement dépasse largement le simple cadre du loisir. Implanté sur d’anciennes friches industrielles, il symbolise alors la capacité de la Moselle à se réinventer après le déclin de la sidérurgie. Le parc devait attirer massivement les touristes et générer des centaines d’emplois directs et indirects. Mais la fréquentation ne permettra jamais d’atteindre durablement les objectifs annoncés. Les difficultés financières apparaissent rapidement. S’ouvre alors un long feuilleton de reprises successives : Walibi Schtroumpf, Walibi Lorraine puis Walygator, chaque nouvel exploitant promettant un nouveau départ. Contrairement à d’autres dossiers évoqués ici, le parc a survécu. Mais cette survie s’est construite au prix de nombreuses restructurations et sans jamais atteindre les ambitions économiques qui avaient justifié son lancement.

L’Aquadrome de Norroy-le-Veneur : un rêve aquatique devenu un immense gâchis

Pour toute une génération de Mosellans, l’Aquadrome représente bien davantage qu’une simple piscine. Ouvert en 1987, ce complexe privé constitue alors une véritable révolution dans l’univers des loisirs aquatiques régionaux. Ses immenses toboggans tubulaires, son impressionnant « Pélican », ses décors exotiques et surtout la première piscine à vagues de la région font rêver petits et grands. Des familles venues de toute la Lorraine, du Luxembourg et de la Sarre s’y pressent chaque été. Mais derrière ce succès populaire se cachent des équilibres économiques fragiles. Les difficultés d’exploitation et les erreurs de gestion s’accumulent progressivement au point de nécessiter l’intervention des collectivités locales et du district messin afin de tenter d’éviter une dégradation irrémédiable de la situation. Malgré ces efforts, l’établissement ferme définitivement ses portes en 1999 avant d’être démoli quelques années plus tard. La disparition de l’Aquadrome demeure aujourd’hui l’un des plus grands gâchis de l’histoire des loisirs en Moselle : un équipement pionnier, profondément ancré dans la mémoire collective, mais incapable de trouver un modèle économique durable.

Daewoo : la désillusion industrielle la plus coûteuse

Dans les années 1990, l’implantation du groupe coréen Daewoo est saluée comme une victoire majeure pour la Lorraine. Des usines sont installées à Fameck, Villers-la-Montagne et Mont-Saint-Martin avec le soutien actif des collectivités publiques et de l’État. Le groupe promet alors des centaines d’emplois et incarne l’espoir d’une nouvelle industrialisation après les fermetures sidérurgiques. Pour attirer l’investisseur, plusieurs dizaines de millions d’euros d’aides publiques sont mobilisés. Lorsque le conglomérat coréen s’effondre financièrement, les promesses disparaissent avec lui. Les sites ferment progressivement, laissant des centaines de salariés sur le carreau et une lourde ardoise pour les finances publiques. L’affaire nourrit alors une interrogation toujours d’actualité : comment une entreprise ayant bénéficié de soutiens aussi importants a-t-elle pu quitter le territoire sans rembourser intégralement les aides reçues ? Quelles garanties avaient réellement été prévues ? Près d’un quart de siècle plus tard, Daewoo reste l’exemple le plus fréquemment cité lorsqu’il est question de protection de l’argent public.

Le SkyLander, histoire d’un avion fantôme

MMême James Bond n'arrive pas à rattraper le Skylander dessin des anciens salariés)
Même James Bond n’arrive pas à rattraper le Skylander dessin des anciens salariés)

On n’avait sans doute jamais vu pareille arnaque depuis les avions renifleurs de Giscard d’Estaing. Entre mensonges et mystifications, salariés bernés et actionnaires floués, le Skylander, ce petit avion qui devait être construit en Lorraine, s’est écrasé en 2012 entre Metz et Chambley. L’ardoise est de plusieurs dizaines de millions d’euros.
L’avion de brousse made in Lorraine laisse 113 salariés sur le tarmac et un passif estimé à 120 M€ dont 11 M€ à l’URSSAF, créancier prioritaire. La plupart des sous-traitants laissent des ardoises colossales. Mais l’argent n’a pas été perdu pour tout le monde…

SMiTU : la réforme des bus de 2020 tourne au fiasco

À la rentrée 2020, le Syndicat mixte des transports urbains Thionville-Fensch engage une profonde restructuration du réseau Citéline. L’objectif affiché est de préparer l’arrivée du futur Bus à haut niveau de service (BHNS), appelé à devenir l’ossature du réseau de transport du Nord mosellan. Dans les faits, de nombreuses lignes sont modifiées, supprimées ou réorganisées afin de préparer cette évolution et de dégager une part de financement pour les nouveaux bus. Très rapidement, les usagers dénoncent des correspondances impossibles, des temps de parcours rallongés, des dessertes scolaires perturbées et un système devenu difficilement compréhensible. Les critiques se multiplient. Parents d’élèves, associations d’usagers, collectif DEFY et élus locaux montent au créneau. Face à la contestation générale, le SMiTU est contraint de faire machine arrière moins d’un mois après la mise en œuvre du nouveau « réseau ». L’organisme a depuis laissé place à TEMO, désormais compétent sur un territoire élargi, doté d’une gouvernance repensée qui multiplie les efforts pour garantir un service de qualité. Mais pour de nombreux usagers, la qualité et la fiabilité du service n’ont toujours pas retrouvé le niveau qui prévalait à l’époque de Trans-Fensch.

La Sodevam : quand le bras armé de l’aménagement mosellan vacille

La SODEVAM placée sous sauvegarde judiciaire (image IA)
La SODEVAM placée sous sauvegarde judiciaire (image IA)

Depuis plusieurs décennies, la Sodevam constitue l’un des principaux outils d’aménagement des collectivités mosellanes. Zones d’activités, lotissements, friches industrielles ou équipements publics : elle intervient sur un grand nombre d’opérations réparties dans tout le département. Mais en 2026, sa situation financière apparaît particulièrement préoccupante. Placée sous procédure de sauvegarde judiciaire, elle fait face à un endettement de plusieurs dizaines de millions d’euros. Cette situation suscite l’inquiétude des collectivités qui lui confient leurs projets. Le dossier soulève également des interrogations sur le contrôle exercé par les actionnaires publics et sur la capacité d’anticipation des difficultés, certaines ayant déjà été relevées par la Chambre régionale des comptes. Lorsqu’un organisme largement contrôlé par des acteurs publics doit recourir à la protection du tribunal, c’est inévitablement toute la gouvernance qui se retrouve questionnée.

SaarLorLux : un projet ferroviaire européen progressivement dénaturé

Pitzius (avec un T shirt bleu) A sa droite le représentant du ministre Jürgen Meyer
Jürgen Pitzius (avec un T shirt bleu) A sa droite le représentant du ministre Jürgen Meyer

Lancé en 1998, le projet SaarLorLux visait à relier directement Sarrebruck au Luxembourg via Dillingen, Bouzonville et Thionville afin de renforcer les échanges au sein de la Grande Région. Longtemps négligé, voire combattu, le projet a accumulé les retards pendant plus d’un quart de siècle. Lorsque les responsables politiques se sont finalement réapproprié le dossier, ils en ont profondément modifié la philosophie. La liaison aujourd’hui envisagée pour 2031 partirait de Forbach et non plus de Sarrebruck. Quant à la destination finale, le Luxembourg, elle céderait la place à Thionville comme terminus principal. Pour les défenseurs historiques du projet, il s’agit d’une version largement dénaturée, amputée d’une partie essentielle de sa vocation européenne. Cette affaire illustre moins un échec financier qu’un échec politique : celui d’un projet mal compris, repris tardivement, modifié au fil des arbitrages et dont la concrétisation reste encore incertaine près de trente ans après son lancement.

Les politiques : incompétents ou victimes des circonstances ?

Il serait excessif d’attribuer systématiquement l’ensemble de ces revers à l’incompétence des élus. Les crises économiques mondiales, les mutations industrielles, les évolutions technologiques ou les changements de comportement des consommateurs échappent largement aux décideurs locaux. Pourtant, un constat revient dans presque tous ces dossiers : les promesses ont souvent précédé les certitudes. Les chiffres des emplois attendus sont abondamment mis en avant ; les scénarios d’échec beaucoup moins.
Or la responsabilité d’un élu ne consiste pas uniquement à susciter l’espoir. Elle implique également de protéger les finances publiques lorsque les projets dérapent.
Des garanties financières plus fortes, des audits indépendants réguliers, des mécanismes d’alerte plus efficaces ou des clauses de remboursement plus contraignantes auraient-ils permis de limiter certains dégâts ? La question mérite d’être posée.

Quelle expertise technique et financière des décideurs ?

Une autre interrogation concerne la maîtrise réelle des dossiers par les décideurs publics. Combien de projets sont approuvés par des assemblées dont tous les membres ne disposent pas du même niveau d’expertise technique ou financière ? Combien prennent réellement le temps de confronter les analyses, de consulter les spécialistes et d’écouter les observations du terrain ?
Il convient évidemment d’éviter toute généralisation. De nombreux élus connaissent parfaitement leurs dossiers et accomplissent un travail considérable.
Mais il est tout aussi légitime de s’interroger sur la qualité du contrôle démocratique exercé sur certains projets engageant des dizaines, voire des centaines de millions d’euros. Surtout lorsqu’elle est exercée par des élus adeptes du « tourisme politique » qui ne comprennent pas et ne cherchent pas à comprendre la portée des décisions qu’ils valident.

Car derrière chaque projet abandonné, chaque faillite, chaque retour en arrière, chaque projet mutilé, se trouvent des emplois espérés, des territoires en attente de rebond, des finances publiques mobilisées et, au final, des contribuables appelés à assumer une partie des conséquences.

L’histoire récente de la Moselle rappelle que les plus grands dangers ne résident pas toujours dans les projets les plus ambitieux. Ils apparaissent parfois lorsque les certitudes sont affichées avant même que les garde-fous indispensables aient été sérieusement mis en place.
Quelle légèreté!

 

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