Edition du vendredi 15 décembre 2017

Metz dans le tourbillon des affaires (3)

En cette rentrée d’automne, trois dossiers chauds couvent sous la cendre : une embrouille immobilière, les frasques du patron d’une entreprise de formation des élus, le bras de fer sur l’exploitation des salles de cinéma. 

Metz : la saga des cinémas (3)

Un collectif de cinéphiles messins se bat contre le monopole concédé par la municipalité de Metz au groupe belge Kinepolis. Il demande au T.A. de Strasbourg d’annuler la délibération du 28 janvier 2016.

La carte des cinémas dans la région de Metz (AGICAM)

La carte des cinémas dans la région de Metz (AGICAM)

C’est une saga aux multiples épisodes qui n’en finit pas de rebondir. La rénovation de l’offre cinématographique à Metz suscite quelques remous depuis que le monopole de l’exploitation des salles a été confié à Kinepolis.
Un collectif d’associations baptisé AGICAM (Gardons indépendants les cinémas de l’agglomération messine) a engagé le fer contre le géant des multiplexes et contre la mairie. Sans succès jusqu’ici.
Pour comprendre les enjeux de cette guérilla urbaine il faut savoir que la ville de Metz est propriétaire des murs de deux cinémas de centre-ville : le Palace et le Caméo exploités jusqu’ici par Michel Humbert. Le premier cinéma est spécialisé dans les films d’Art et d’Essai. Le second dans les films généralistes.
La création récente de deux immenses centres commerciaux, Waves sur la zone Actisud à Moulins-Lès-Metz et Muse dans le nouveau quartier de l’Amphithéâtre, près du musée Pompidou, a modifié la donne. Kinepolis, appuyé par les promoteurs et soutenu par les élus (notamment le président de la communauté d’agglomération de Metz-Métropole, Jean-Luc Bohl, l’ex-premier adjoint du maire de Metz, Richard Lioger et l’adjoint à la Culture, Hacène Lekadir) a souhaité étendre sa présence sur la région messine par la création de nouvelles salles dans ces deux temples de la consommation.  Six salles et 892 fauteuils pour Waves, 8 salles et 1200 fauteuils pour Muse. A quoi vient s’ajouter le complexe de Saint-Julien-les-Metz (14 salles, 4.058 fauteuils) déjà existant.
De quoi bouleverser les équilibres et concurrencer les cinémas indépendants que sont ceux de Marly (Marlymage), Ars-sur-Moselle (L’Union) et même Pont-à-Mousson (Le Concorde).

Retoqués

La position dominante de Kinepolis sur la région messine s’est accentuée le 28 janvier 2016 lorsque la mairie de Metz a voté une délibération par laquelle elle accorde l’exploitation du Palace (devenu vétuste) à Kinepolis par bail emphytéotique de 27 ans. Dans le même temps, la ville de Metz décide que le Caméo sera définitivement fermé.
Kinepolis se trouve donc en situation de monopole absolu sur l’ensemble de la région messine. D’où la mobilisation des associations de cinéphiles soucieux de préserver le cinéma indépendant.
Leurs explications n’ont pas prévalu devant la commission départementale d’aménagement commercial et cinématographique (CDACi) ni même devant la commission nationale.
Pourtant, l’AGICAM ne baisse pas les bras. Elle a déposé deux recours en annulation de la délibération du 28 janvier 2016 devant le tribunal administratif de Strasbourg.

« Un tout indissociable »

Que reproche à l’AGICAM à la mairie ? Elle soupçonne des arrangements d’arrière-boutique. En effet, dans son « offre de partenariat » avec la ville de Metz, le 15 octobre 2014, le groupe Kinepolis fait référence à deux courriers précédents des 10 février 2013 et 30 juillet 2014 au cours desquels a été évoquée la « refonte de l’exploitation cinématographique ».
Kinepolis souligne : « les engagements réciproques qui en découlent sont un tout indissociable qui nous permettront de proposer une exploitation cinématographique riche et variée… » Ce « tout indissociable » concerne à la fois le cinéma Palace, le cinéma à Waves (que la CDAC lui a refusé en 2011) et le cinéma à Muse. Comme si tout avait été arrangé en coulisse.

Le cinéma Le Palace sera rénové (Photo Google)

Le cinéma Le Palace sera rénové (Photo Google)

L’AGICAM, dénonce une sorte « d’arrangement » entre la mairie et Kinepolis. D’un côté, la reprise et la rénovation du Palace (2,5 M€), la reprise du personnel, la création d’une salle d’éducation à l’image, la programmation de films d’Art et d’Essai. De l’autre, un appui des élus messins en CDACi pour l’exploitation de Waves et Muse. De fait, Kinepolis a obtenu de la CDACi et de la CNACi l’autorisation d’exploiter les cinémas.
L’AGICAM s’élève donc contre le monopole attribué à Kinepolis qui signe la mort du cinéma indépendant. L’association remet en cause les études d’impact menées dans ce dossier et s’interroge sur le respect des « exigences » de la mairie à l’égard de Kinepolis. « Dans la nouvelle offre cinématographique, Kinepolis exploitera 35 salles dont 10 salles supplémentaires (1333 fauteuils de plus) alors que la population diminue, explique Bernard Leclerc au nom de l’AGICAM. » D’où le recours devant le tribunal administratif.

Avis favorable de la CADA

L’AGICAM dénonce aussi un réel manque de transparence dans ce dossier. Elle a demandé à la mairie une copie des échanges de courrier avec le groupe Kinepolis, notamment les courriers des 10 février 2013 et 30 juillet 2014. Refus catégorique. La CADA (commission d’accès aux documents administratifs) saisie par l’AGICAM a émis le 21 juillet 2017 un avis favorable à « la communication des documents ayant participé à l’élaboration de la délibération du conseil municipal en date du 28 janvier 2016 ».
Sans effet sur la mairie. D’où le deuxième recours introduit devant la juridiction administrative strasbourgeoise. Et un courrier adressé le 25 septembre 2017 à tous les élus.
La ville de Metz aurait-elle des choses à cacher ?

Marcel GAY

L’ombre d’Emir Deniz

La mairie de Metz a fait appel à une société strasbourgeoise pour l’aider à gérer le dossier du Palace : Stratégie et Gestion Publiques. La société SGP est spécialisée dans « l’accompagnement et la sécurisation du pilotage de l’action publique auprès des collectivités locales et des services de l’Etat. »
La société SGP est intervenue à Metz, comme elle l’affiche sur son site internet pour « l’assistance à maîtrise d’ouvrage pour la mise en place d’un bail emphytéotique pour le cinéma Art et Essai. » L’assistance à maîtrise d’ouvrage (AMO) et les conseils pour le Palace ont été facturés 10.000 € à la mairie de Metz le 30 septembre 2015.

Petit détail amusant, la société SGP fait partie du groupe IEPP dont le fondateur est un messin bien connu, Emir Deniz. C’est en décembre 2014 que l’Institut Européen des Politiques Publiques, la Sarl d’Emir Deniz, a racheté 70% des parts sociales de la SGP.
Méchamment épinglé par le Canard Enchaîné le 23 août et le 13 septembre 2017 pour sa gestion plutôt étrange de sa boite de formation des élus, Emir Deniz est donc aussi indirectement conseiller de la ville de Metz. Les deux principaux élus intervenant dans l’affaire des cinémas de Metz, Richard Lioger et Hacène Lekardir sont des proches de Deniz. Tous deux ont effectué des stages de formation à l’IEPP. Et l’un des anciens salariés de l’IEPP est devenu assistant du groupe socialiste à la mairie de Metz.
Rappelons qu’Emir Deniz est aussi conseiller régional (PS) d’Ile de France depuis le 9 août 2017. Il a succédé à Clémentine Autier devenue députée de la France Insoumise en juin dernier.
« Oui, ma société IEPP est devenue majoritaire dans la société SGP, nous confirme Emir Deniz. Mais je ne m’en occupe pas, ce sont des pros, je ne sais pas pour qui ils interviennent. La SGP travaillait avec la mairie de Metz avant d’être une filiale de l’IEPP. »

M.G.

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