Meurthe et Moselle

Nancy : avoir 20 ans sur un trottoir

A Nancy comme ailleurs on voit de plus en plus de personnes qui quémandent sur les trottoirs. On les appelle des SDF. L’un de nos lecteurs nous a fait parvenir ce post.

Clémentine est Vosgienne (photo DR)

Hier, c’était lundi. Aujourd’hui il fait gris, il fait froid. Normal en Lorraine au mois de décembre. Je dois aller en ville faire quelques emplettes et prendre un peu d’argent avant les fêtes de Noël. Je vais rarement en ville. Trop de voitures, trop de bouchons. Mais il me faut aller à la banque, près de la place Stan. Alors j’y vais à pied. Demi-heure de marche, ça fait du bien.
Les rues sont étrangement vides. La grève sans doute. Sur les trottoirs, des vélos et des trottinettes électriques slaloment entre les piétons. Rue Saint-Jean, rue Saint-Georges. Il y a aussi des gens assis ou carrément allongés sur le trottoir, une couverture sur les jambes, un petit pot en carton posé juste devant.
-Une pièce, monsieur, pour manger.
A trois mètres de là, une femme, jeune et jolie. Elle a installé ses affaires devant un commerce. Un branche de houx, une couronne de Noël avec ses guirlandes, un sac, quelques fringues. Elle sourit :
-Je m’appelle Clémentine, je viens des Vosges.
A quelques pas de là, Christophe, assis en tailleur, a mis quelques petites plantes et des bougies autour de sa coupelle destinée à recevoir des pièces.
-Je suis de Nancy et je suis venu voir mes parents pour les fêtes. Mais je voyage beaucoup, de ville en ville. Je vais même à l’étranger.

Un SDF et son chien, rue Saint-Jean à Nancy (photo DR)

Au coin de la rue, c’est un homme, debout, sébile à la main. A l’évidence, un habitué :
-Les fêtes, une pièce, moi pas manger aujourd’hui.
Je soupçonne ici une sorte de business de la misère. Des groupes crapuleux exploitent de pauvres gens qui leur rapportent de l’argent.
J’arrive devant la banque. Un homme, la trentaine, allongé, tend la main, un chien à ses côtés.
La banque est en travaux. Je poireaute devant les guichets. On fait la queue en se disant que les banquiers pourraient accueillir leurs clients avec un peu plus d’égards.
Vient mon tour. C’est pour un retrait. Prendre quelques biftons, ça ne prend pas des plombes. A mes côtés, un petit monsieur sans relief vient faire un dépôt. Il sort de sa poche une pleine pogne de billets de différentes couleurs. Je reconnais les 10, les 20, les 50, les 100 et même les 200 euros.
Le petit homme discret replonge une deuxième fois la pogne dans la poche de son manteau. Il en ressort une nouvelle liasse de billets. Un gros paquet. Mais d’où sort-il tout ce fric ? Il a braqué la Poste du coin ou quoi ? Il a peut-être des filles rue Jeanne d’Arc et relevé les compteurs cette nuit ? Mystère. En tout cas, lui, il n’est pas à la rue.
C’est une machine qui compte l’oseille. La banquière rentre le magot dans un tiroir. Le petit monsieur signe un reçu et disparaît.
Dehors, il fait toujours aussi gris et froid. Sur le chemin du retour je compte le nombre de personnes qui font la manche, assises ou allongées sur les trottoirs. Il en a dix !
Dix, à 10 heures 30, au cœur de Nancy. J’ai honte. Honte de ne pas donner dix balles à chacun. Mais mon porte-monnaie en prendrait un sacré coup et il me le reprocherait. J’ai honte pour cette putain de société où les uns se goinfrent comme des gorets quand d’autres crèvent de faim.
Cet après-midi, c’est manif à Nancy. Les syndicats opposés à la réforme des retraites promise par Macron seront rejoints par les Gilets jaunes, ceux qui n’arrivent pas à boucler leur fin de mois. La semaine dernière, ils étaient 8.000 à crier leur colère dans les rues de Nancy. Aujourd’hui, je ne sais pas encore. Mais il va y a voir le bordel dans les rues, avec le cortège des manifestants et les lacrymos des flics.
Il va être midi. Je vais chercher ma baguette de pain. Devant la boulangerie, un jeune homme assis, une coupelle devant lui. Ça fait onze SDF.
Je lui demande ce qu’il fait là, assis dans le froid. Le jeune homme n’est manifestement pas en bonne santé. Il est tout pâle. Il lui manque des dents.
Il me dit que ses parents sont morts, qu’il est à la rue, sans travail. Il fréquente les foyers mais il voudrait s’en sortir. Il voudrait être cuisinier. Il va bientôt faire un stage, pour apprendre. Mais il doit se soigner d’abord. Des problèmes d’estomac parce qu’il mange trop de pain, trop de sandwichs et pas assez de plats chauds. C’est le docteur du foyer qui lui a dit. Il précise :
-Un plat chaud, c’est 7 euros, avec des légumes à volonté.
-Quel âge as-tu ?
-20 ans ! C’est mon anniversaire aujourd’hui, monsieur.
Je me suis retenu pour ne pas hurler de colère et de honte à la fois. Comment peut-on laisser tous ces gens à la rue? Comment peut-on laisser ces gamins crever sur un trottoir sous nos yeux? A 20 ans. Je lui ai donné un joli bifton pour qu’il aille prendre un repas chaud.
Il m’a remercié. Puis, il est parti en courant et en sautant de joie. C’était sans doute son seul cadeau d’anniversaire. Et peut-être aussi son cadeau de Noël.

Philippe C.

Christophe, de Nancy (photo DR)
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