Réalisateur de « Au nom de la terre », Edouard Bergeon fait le portrait du militant agricole de Haute-Garonne. « On a la même histoire », confie le cinéaste qui fait « la photographie d’un certain monde agricole qui ne veut pas mourir ».

Journaliste devenu cinéaste, Edouard Bergeon avait réalisé « Au nom de la terre » avec Guillaume Canet dans le rôle de son père, des documentaires télé (« L’amour vache », « Femmes de la terre »), puis « La Promesse verte » tourné en Thaïlande avec Félix Moati et Alexandra Lamy. Il continue de creuser son sillon agricole et retourne à un « cinéma du réel » avec le documentaire « Rural » (sortie le 4 mars). « Un film de pirates que j’ai tourné tout seul, ça m’a donné une intimité très forte avec Jérôme, sa maman, et les autres personnages », assurait Edouard Bergeon aux Rencontres du Cinéma de Bretagne, à Guingamp, où le film était présenté en avant-première.
Ce Jérôme c’est Jérôme Bayle, militant agricole médiatique, figure du mouvement agricole, « un bouseux sorti de nulle part » et de Haute-Garonne, un « bon client » pour télé et radios avec son accent du sud-ouest, son physique de rugbyman, et sa casquette à l’envers. « On a la même histoire », confie Bergeon : ils ont en commun le suicide de leur père agriculteur. L’un a repris la ferme familiale, pas l’autre. « Il fallait qu’il ait un destin, ce garçon », dit-il, « Je suis vraiment discret, j’observe. Ce ne sont pas des acteurs mais des vrais gens, je suis tout seul et je capte des choses très humaines. On a développé des liens très fraternels. Le film raconte exactement ce qui se passe en ce moment »
« Le contexte de la colère agricole »
Ce qui se passe, c’est « le contexte de la colère agricole », alors que des tracteurs défilent jusque devant l’assemblée nationale. Un contexte vu depuis la ferme de Jérôme Bayle, dans le Sud-Ouest, où il vit avec sa mère Lucienne, nourrit ses bêtes, chante dans son tracteur… Il fait certes de l’agriculture raisonnée mais c’est « un insurgé » qui, avec « les ultras de l’A64 », bloque l’autoroute une dizaine de jours en janvier 2024. « Ici commence le pays de la résistance agricole », annonce une banderole de ces ultras qui, plus tard, seront élus à leur Chambre d’Agriculture départementale.

« On est des agriculteurs qui ont envie de continuer à vous nourrir, avec des matières saines », dit Jérôme Bayle lors d’une réunion publique avec l’écolo à veste verte, Marine Tondelier. Représentant d’une autre agriculture, le président de la FNSEA Arnaud Rousseau vient déjeuner dans sa ferme. Gabriel Attal alors Premier ministre y vient aussi en visite officielle, plus tard c’est lui qui montera le voir à Paris, et ira serrer longuement la main d’Emmanuel Macron au Salon de l’Agriculture.
« Beaucoup d’humanité, de sincérité »
« C’est une voix forte, et on veut raconter aussi que l’agriculture est un métier d’avenir », estime Edouard Bergeon, qui filme également l’arrivée et l’adaptation d’une famille venue de Lorraine, une mère avec ses deux enfants, qui s’installent dans la maison voisine. Les petits Mosellans vont vite découvrir et s’investir dans la vie de la ferme, appelant Jérôme leur « papa de cœur ».
« Il y a beaucoup d’humour, d’humanité, de sincérité », dit le réalisateur qui tenait à « servir la cause et redorer le blason de la ruralité » et fait « la photographie d’un certain monde agricole qui ne veut pas mourir ». Militant, activiste, « porte-parole d’un modèle agricole à bout de souffle », Jérôme Bayle bouscule assurément l’ordre établi, et reste droit dans ses bottes : « J’ai le sentiment qu’on va s’en sortir parce qu’on mérite pas de crever ».
Patrick TARDIT
« Rural », un documentaire d’Edouard Bergeon, avec Jérôme Bayle (sortie le 4 mars).
