Révélations de Radio France sur un bras de fer diplomatique et économique qui s’est joué loin des regards, entre Paris et Washington, autour de la taxation des géants du numérique.

La France a-t-elle renoncé à taxer davantage les géants américains du numérique sous la menace de représailles commerciales ? Une lettre du Congrès américain, obtenue par la cellule investigation de Radio France, éclaire d’un jour cru les coulisses d’un recul politique assumé par le gouvernement français à l’automne 2025, malgré l’existence d’une majorité parlementaire favorable à une hausse de la taxe dite « GAFA ».
Une majorité parlementaire prête à durcir la taxe
Fin octobre 2025, alors que le Parlement examine en première lecture le projet de loi de finances pour 2026, plusieurs députés de sensibilités politiques diverses, déposent des amendements visant à augmenter la taxe sur les services numériques. Créée en 2019, cette taxe frappe les revenus publicitaires réalisés en France par les géants du secteur, Google (Alphabet), Apple, Facebook (Meta), Amazon et Microsoft, mais son taux reste limité à 3 %.
Parmi les promoteurs de la réforme figure Jean-René Cazeneuve, député macroniste du groupe Ensemble pour la République. Son amendement propose une hausse spectaculaire : porter la taxe à 15 %. L’objectif est alors clairement affiché : corriger la sous-imposition structurelle de multinationales extrêmement profitables, qui optimisent leur fiscalité à l’échelle internationale.
Washington dégaine la menace commerciale
À Washington, l’initiative française déclenche une réaction immédiate. Le 27 octobre 2025, le très influent Comité des voies et moyens de la Chambre des représentants, compétent en matière de commerce international, publie un communiqué au ton offensif. L’augmentation envisagée est qualifiée « d’attaque injustifiée contre les entreprises numériques américaines ». Les élus évoquent sans détours de possibles « représailles agressives ».
Si ce signal passe largement inaperçu du grand public français, il alerte aussitôt Bercy. Le lendemain, à l’Assemblée nationale, le ministre de l’Économie et des Finances Roland Lescure met en garde les députés dans un discours inhabituellement direct : « Quand on rentre dans un match, on rentre dans un match. L’audace, c’est bien, la tête dans le mur, c’est moins bien. »
En filigrane, le ministre évoque la menace de sanctions commerciales américaines, notamment sur des secteurs sensibles comme les vins et spiritueux.
Dans l’hémicycle, les réactions sont vives. Des huées fusent : « Vous avez peur », « Le match, on l’a déjà perdu ». Malgré ces protestations, le signal politique est clair.
Un compromis adopté… mais jugé encore excessif
Le jour même, Jean-René Cazeneuve retire son amendement à 15 % et propose un compromis : une hausse de la taxe à 6 %. Le texte est adopté, démontrant qu’une majorité parlementaire existe pour renforcer la taxation des géants du numérique.
Mais pour les autorités américaines, cette concession ne suffit pas. Le 25 novembre 2025, des élus du Congrès adressent une lettre officielle au président Donald Trump, dont la cellule investigation de Radio France a obtenu copie. Ils y expriment leur « vive inquiétude » face aux « actions récentes de la France » et appellent à une réaction « ferme ».
Le courrier évoque explicitement l’activation de la redoutée section 301 de la loi américaine sur le commerce, un dispositif permettant aux États-Unis d’imposer unilatéralement des sanctions commerciales contre des pays jugés hostiles à leurs intérêts économiques.
Les filières du vin et des spiritueux sous pression
Selon les informations de Radio France, cette lettre circule rapidement au sein des autorités françaises, avant d’atteindre les principaux lobbys de l’alcool : la Fédération française des spiritueux et le Comité interprofessionnel du vin de Champagne.
Ces organisations s’en saisissent pour peser sur le débat parlementaire. Le 14 janvier, le Comité Champagne adresse un courrier au député écologiste Arnaud Bonnet, qui avait redéposé un amendement en deuxième lecture pour relever la taxe GAFAM. Le message est sans ambiguïté : en cas de hausse, les sanctions américaines « viseraient spécifiquement la France et ses produits les plus emblématiques, au premier rang desquels les vins et spiritueux ». En annexe figure la lettre des élus américains.
Comment ce document confidentiel, initialement transmis au gouvernement français, s’est-il retrouvé entre les mains des lobbys ? Sur ce point, le cabinet de Roland Lescure refuse de répondre. Dans l’entourage du ministre, on assume toutefois une ligne diplomatique fondée sur « un dialogue très franc, sincère et direct avec les États-Unis ».
Le renoncement assumé du gouvernement
Lors du vote en deuxième lecture, Jean-René Cazeneuve choisit de ne pas redéposer son amendement. Il justifie sa décision par la crainte de représailles américaines : « J’aurais préféré augmenter cette taxe, mais il y a un président américain capable de réactions imprévisibles et violentes. Si demain, il y a des sanctions, qui en assumera la responsabilité ? »
Dans l’opposition, la déception est profonde. Pour Aurélien Le Coq (La France insoumise), le constat est sévère :
« Une majorité existait pour taxer davantage des multinationales très profitables, mais peu imposées. Utiliser des filières sans lien avec le numérique comme levier de pression relève du chantage pur et simple. »
Même analyse chez le député écologiste Arnaud Bonnet, qui dénonce un gouvernement « qui active les peurs au lieu de penser les accompagnements nécessaires à notre souveraineté économique ».
Un précédent qui interroge la souveraineté fiscale
Ce bras de fer n’est pas inédit. En 2019, lors de la création de la taxe GAFAM, les États-Unis avaient déjà ouvert une enquête au titre de la section 301. À l’époque, le ministre de l’Économie Bruno Le Maire affirmait devant le Sénat : « La France est un État souverain, elle décide souverainement de ses dispositions fiscales. »
Les menaces américaines n’avaient alors jamais été mises à exécution.
En décembre dernier encore, un rapport sénatorial transpartisan sur « la nouvelle donne du commerce international » appelait la France à « tenir bon face aux États-Unis, notamment dans le secteur du numérique ».
À l’automne 2025, pourtant, Paris a choisi la prudence. Au prix, selon ses détracteurs, d’un renoncement symbolique majeur dans la bataille pour la souveraineté fiscale à l’ère des géants du numérique.