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Jeanne d’Arc et les fake news (1/6)

Non, Jeanne d’Arc n’était pas bergère, non elle n’est pas morte sur un grand bûcher à Rouen, non elle ne s’appelait pas d’Arc, mais Jeanne la Pucelle. Pour en finir avec les fake news du 15ème siècle reprises depuis sans discernement par nos historiens.

Jeanne d'Arc au bûcher (fresque de la basilique de Domrémy-DR)
Jeanne d’Arc au bûcher (fresque de la basilique de Domrémy-DR)

Et si tout était faux ? Si l’histoire de la petite bergère envoyée de Dieu n’était qu’un habile stratagème pour servir les intérêts de l’Église et du roi de France ? Si Jeanne d’Arc n’était pas née à Domrémy et pas morte brûlée vive sur le bûcher de Rouen le 30 mai 1431 ? Enquête sur l’un des plus grands mystères de l’Histoire.

Je suis journaliste, passionné par l’enquête judiciaire. Depuis plus de trente ans, je traque les fausses-factures, les élus corrompus, les notaires véreux et autres voyous endimanchés qui gangrènent notre société. Je suis également passionné par l’Histoire. Cette fois-ci, je dois résoudre une énigme vieille de six siècles sur l’un des personnages historiques les plus connus au monde.
Qui était Jeanne ? A-t-elle vraiment entendu des voix ? A-t-elle été suscitée par Dieu pour sauver le royaume de France ? Que sait-on au juste du destin hors du commun de cette gardeuse de moutons de Domrémy ? A quoi ressemblait-elle ? Quelle langue parlait-elle ? Comment a-t-elle appris à chevaucher de fougueux destriers, à manier l’épée, à faire la guerre ?
Je me suis posé ces questions au cours d’une première enquête sur la Pucelle. En 2007 j’ai publié avec Roger Senzig, « L’affaire Jeanne d’Arc » (Florent Massot).

Fidèles au dogme

Les historiens « officiels », ont crié au scandale. Les médiévistes patentés sont partis en croisade contre cet ouvrage blasphématoire ! Et contre son principal auteur, journaliste renégat qui prétend que la Pucelle n’a pas été brûlée à Rouen.
Colette Beaune a pris aussitôt la tête de l’Inquisition pour combattre la nouvelle hérésie. Ce professeur émérite à Paris X, spécialiste de Jeanne, a publié en 2008 un livre haineux : « Jeanne d’Arc. Vérités et légendes ». Le bandeau rouge sang est sans appel : « Pour en finir avec ceux qui racontent n’importe quoi ! » Cloué au pilori, le journaliste que je suis est qualifié de « mythographe ».
Docteur en histoire médiévale, le directeur du Centre Jeanne d’Arc d’Orléans, Olivier Bouzy, s’est métamorphosé en Torquemada des temps modernes. Dans son réquisitoire intitulé « Jeanne d’Arc : l’histoire à l’endroit » il dénonce le crime d’apostasie et réclame le bûcher.
Gardien de la foi au royaume des Historiens orthodoxes, Nicolas Offenstadt, maître de conférences à Paris 1, spécialiste du moyen-âge, n’a pas hésité à enfiler les habits du bourreau dans une chronique cruelle publiée par Le Monde des Livres où il allume l’autodafé et jette au feu le livre impie et son auteur.

L'Affaire Jeanne d'Arc a été publiée en 2007 aux éditions Florent Massot (DR)
L’Affaire Jeanne d’Arc a été publiée en 2007 aux éditions Florent Massot (DR)

D’autres suivront. Fidèles du dogme, ils jettent l’anathème au gré des articles de presse et réclament l’excommunication dans une tribune collective du Figaro du 9 avril 2009 : « Jeanne d’Arc et les impostures ».
Pourquoi tant de haine six siècles après le procès de la bergère ? Pourquoi la remise en cause de l’histoire officielle est-elle si dérangeante ?
La réponse me semble évidente : l’Histoire doit être écrite une fois pour toute. Les héros, les mythes, les légendes sont le bien commun de tout un peuple. Ce sont des exemples à suivre, des actions à glorifier, des figures à déifier dans le but de servir une idéologie, politique ou religieuse. Ou les deux.

Un mythe vivant

Jeanne n’échappe pas à cette règle vieille comme l’antiquité. Dès le 15ème siècle, la Pucelle fut un mythe vivant pour ses contemporains. On lui prêtait des pouvoirs miraculeux. Ses armées volaient au-dessus des enceintes fortifiées. Jeanne, sainte et guerrière, fut élevée au rang de culte national au 19ème siècle après la défaite de Sedan et l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine. Jules Michelet a gravé dans le marbre l’histoire romancée de Jeanne d’Arc. Mais c’est Jules Quicherat qui, le premier, a publié un vrai travail scientifique en accédant aux sources directes.
C’est à partir de ses travaux érudits, notamment, que j’ai mené mon enquête, après avoir vérifié et recoupé les informations. Derrière l’héroïne, derrière le mythe, derrière la légende, derrière la cuirasse et sous l’auréole, j’ai cherché la femme. Cette femme du moyen-âge qui a osé briser tous les tabous de son temps.
En journaliste d’investigation, j’ai mis mes pas dans les siens. J’ai lu et relu les dépositions des témoins de l’époque, j’ai lu évidemment les procès et les chroniques, j’ai essayé de comprendre le contexte de l’époque, celui de la guerre de Cent ans, celui de la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons. J’ai bien regardé la scène du bûcher.
Peu à peu, le puzzle s’est mis en place. Un autre visage de notre héroïne est apparu. Petite, brune, la Pucelle ne s’est jamais appelée d’Arc, mais Jeanne la Pucelle pour cacher sa véritable identité : Jeanne d’Orléans, car elle était vraisemblablement la fille du duc Louis d’Orléans et de la reine de France, Isabeau de Bavière.
Jeanne n’a jamais été bergère. Elle le dit deux fois à son procès, les 22 et 24 février 1430. Tous ceux qui prétendront, en 1456, qu’elle gardait les moutons sont par conséquent de fieffés menteurs. La Pucelle a eu un excllente formation intellectuelle, elle sait très bien lire et écrire, elle le confirme elle-même et ses lettres l’attestent.
Est-elle née le 6 janvier 1412 ? Rien, absolument rien, dans les sources, ne le démontre. Au contraire, les témoignages plaident pour une naissance vers 1407. Est-elle morte sur le bûcher le mercredi 30 mai 1431 ? Là encore un doute sérieux subsiste puisque la femme qui périt ce jour-là dans les flammes de Rouen a « le visage embronché » c’est-à-dire caché.
Or des chroniques nombreuses et des documents irrécusables attestent de la présence de Jeanne la Pucelle entre 1436 et 1440 à Arlon (où elle se marie avec le chevalier Robert des Armoises) à Orléans, à Cologne et ailleurs.

Pas de contre-pouvoir

A l’évidence, l’histoire officielle a été arrangée dès le moyen-âge. Les fake news, comme on dit aujourd’hui, abondent. Faux témoignages, faux documents, fausses informations, manipulation, propagande sont alors d’autant plus prégnants qu’il n’y a pas de contre-pouvoir. L’information officielle est dictée par le roi (désobéir au roi, c’est désobéir à Dieu!) et par l’église.  Par conséquent les informations qui n’ont pas l’onction divine sont suspectes, voire séditieuses.
L’essentiel de la vie de la Pucelle nous est connue par ses deux procès: le procès de Rouen (de janvier à mai 1431) et le procès en nullité de condamnation de 1456. Or les deux procès sont truqués.
Le premier a pour but de montrer que cette femme qui a réussi à conduire Charles VII à Reims pour y recevoir le sacre est une sorcière. Et donc que le sacre ne vaut rien. Le roi Henri VI d’Angleterre est bien aussi roi de France, conformément au Traité de Troyes de 1420.
Le second où les 126 témoins interrogés sont (quasiment) tous de faux témoins. Les réponses qu’ils font aux questions des moines-enquêteurs sont toutes rigoureusement identiques, à la virgule près, en utilisant un vocabulaire qui ne peut pas être celui de pauvres paysans illettrés.
Le but de ce second procès est limpide : il s’agit de montrer que la Pucelle n’est pas cette affreuse sorcière condamnée à Rouen vingt cinq ans plus tôt qui a conduit le roi Charles VII à son sacre à Reims en juillet 1429. Mais que c’était une bonne chrétienne, une jeune fille humble, une bergère élevée dans la pauvreté, envoyée par Dieu pour dire que Charles était bien le roi choisi par le Ciel et non pas Henri V d’Angleterre.
Et pourtant, c’est à partir de ce procès, notamment, que l’image de la « Jeanne la bonne Lorraine » va s’imposer partout dans le royaume et même au-delà. C’est sur la base de ces textes arrangés, manipulés, falsifiés que va s’écrire l’Histoire de Jeanne que l’on sert encore aujourd’hui.

Un mythe, une légende

Jeanne incarne des valeurs de courage et de foi. Ici : une fresque de la basilique de Domrémy (DR)
Jeanne incarne des valeurs de courage et de foi. Ici : une fresque de la basilique de Domrémy (DR)

Après 1870, la défaite de Sedan et l’annexion de l’Alsace et de la Moselle, Jeanne va revenir dans l’actualité. Faisant écho à la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons, d’une part et à la guerre contre l’occupant anglais au 15ème siècle, d’autre part, Jeanne va servir, au 19ème siècle, de mythe réconciliateur entre cléricaux et anti-cléricaux. Elle sera béatifiée en 1909 et canonisée en 1920. Mais elle servira aussi d’allégorie à tous les défenseurs de la Patrie menacée, non plus contre les Anglais, mais contre les Prussiens. Avec sa cuirasse et son auréole, Jeanne incarne à la fois les valeurs de courage et de foi que se sont appropriés presque tous les partis politiques de gauche comme de droite. Sa légende est connue dans le monde entier.
Mais la vraie Pucelle, qu’est-elle devenue?
Jeanne est morte en Lorraine, sans doute en 1449. Elle a été enterrée dans une petite église, à Pulligny-sur-Madon, village proche de Nancy. Son portrait est conservé dans un vieux château fort, à Jaulny, en Meurthe-et-Moselle.
Peut-on imaginer ce qui serait advenu si Jeanne la Pucelle n’avait pas existé? Le royaume de France serait-il devenu anglais? Ou le royaume d’Angleterre aurait-il été absorbé par celui de France?
Tournons ensemble quelques pages de notre Histoire au cours de laquelle le destin de la France a basculé.

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