Jeanne d’Arc et les fake news (6/6) « J’ai découvert le crâne de Jeanne d’Arc »

Au début du 21ème siècle, un scientifique Ukrainien, le Dr Sergueï Gorbenko, a affirmé avoir découvert les restes de la Pucelle dans la basilique de Cléry-Saint-André, près d’Orléans. Une fake news de plus?

Des milliers de statues de Jeanne, sainte ou guerrière, dans les églises et sur les places (collection personnelle Roland Nex)
Des milliers de statues de Jeanne, sainte ou guerrière, dans les églises et sur les places (collection personnelle Roland Nex)

A l’exception de Voltaire qui publia à Genève en 1752 un poème héroïco-comique intitulé La Pucelle d’Orléans, Jeanne fut oubliée pendant plusieurs siècles. Jusqu’’en1870.
La défaite de Sedan fut un traumatisme pour tous les Français. La France a perdu la guerre contre la Prusse. Paris est occupé. L’Alsace et la Moselle sont annexées. La République est en proie à une guerre civile dévastatrice entre cléricaux et anticléricaux. Il faut absolument ressouder le pays autour d’un mythe fondateur. Il faut trouver un héros que personne ne pourra contester.
Pour répondre à ces exigences, l’Église et l’État vont s’associer pour faire de Jeanne, à la fois sainte et guerrière, le symbole de la réconciliation nationale.
Déjà, Mgr Félix Dupanloup, évêque d’Orléans, a demandé au pape l’ouverture d’un procès en canonisation. Jeanne sera béatifiée en 1909 et canonisée en 1920 pour cinq petits miracles accomplis grâce à son intercession.

Élevée au rang de culte national, Jeanne va susciter une ferveur irrationnelle. On donne son nom à des milliers de rues, de places, de collèges et de lycées, d’institutions laïques et religieuses. Jeanne inspire plusieurs dizaines de milliers de livres (dont 22.000 sont répertoriés au Centre Jeanne d’Arc d’Orléans), autant d’articles dans les revues spécialisées, six opéras et une cinquantaine de films dont le premier, muet, est réalisé en 1898 et dure environ 30 secondes.
Jeanne est partout. Dans les rues et dans les églises. Plus de 40.000 statues présentent la bergère ou la guerrière selon l’inspiration plus ou moins fantaisiste des artistes. Car on ne connaît pas les traits du visage de Jeanne. La publicité s’empare de l’aubaine. On donne le nom de Jeanne d’Arc à des boites de sardines ou de camembert.

Jeanne sur les boites de camembert (collection personnelle de Roland Nex)
Jeanne sur les boites de camembert (collection personnelle de Roland Nex)
Jeanne sur les boites de sardines (collection personnelle de Roland Nex)
Jeanne sur les boites de sardines (collection personnelle de Roland Nex)

Les manuels d’histoire reprennent à l’envie l’épopée merveilleuse de la Pucelle, petite bergère de Domrémy, guidée par des voix célestes qui a sauvé la France. L’école laïque reprend à son compte les invraisemblances des récits du 15ème siècle. Pas question de remettre en cause un mythe fondateur de la République !
Mais si la légende est belle, l’histoire est fausse.

Fouilles à Cléry-Saint-André

Même si l’église a toujours caché la vérité sur Jeanne, des historiens et des chercheurs tentent depuis longtemps de percer le mystère qui entoure la Pucelle. De nombreux ouvrages ont remis en cause la version officielle. Mais ils ont été peu diffusés.
Au cours du deuxième semestre 2001 un scientifique Ukrainien va faire une découverte extraordinaire, dit-il, dans les tombes de la basilique royale de Cléry-Saint-André, dans le Loiret.

Le Dr Sergueï Gorbenko : une réputation mondiale (reproduction du site Jeannedomremy)
Dr Sergueï Gorbenko : une réputation mondiale (reproduction du site Jeannedomremy)

Le Dr Sergueï Gorbenko est chirurgien maxillo-facial et historien. Cette double formation le conduit à travailler au sein de l’Institut et musée d’Anthropologie et de Reconstruction faciale de Lviv (Ukraine). L’Institut a élaboré un programme ambitieux visant à créer une Galerie des portraits des personnes historiques du Moyen-Age.
Sergueï Gorbenko est venu travailler en France. Ce scientifique de réputation mondiale a ainsi reconstitué le visage de Saint-Bernard de Clervaux mort en 1153 dont le crâne placé dans un reliquaire fut caché par un curé pour le préserver des destructions de la Révolution.
Le Dr Gorbenko souhaite aussi retrouver le vrai visage des rois de France. En août 2001, il a obtenu l’autorisation de travailler sur les crânes de Louis XI et de Charlotte de Savoie, son épouse, conservés à la basilique Notre-Dame de Cléry-Saint-André, près d’Orléans.
Or ses premières investigations ont été plutôt décevantes. Les ossements conservés dans la crypte appartiennent en fait à quatre individus différents.
Sergueï Gorbenko ne s’arrête pas sur ce demi-échec. Il part à la recherche de l’os nasal du roi Louis. Il demande et obtient l’autorisation d’effectuer des fouilles complémentaires. D’abord dans la tombe de Tanneguy du Chastel, à droite de l’escalier du caveau royal. Par sa grande taille il avait sauvé le roi qui, en reconnaissance, le fit inhumer à sa droite.

Dans l’intérêt de l’Histoire

Le Dr Gorbenko constate rapidement qu’il y a eu des ossements mélangés de plusieurs squelettes. Mais surtout que ses propres constatations sont en contradiction avec les fouilles effectuées à Cléry-Saint-André au XIXème siècle, très exactement en 1818, 1854, 1887 et 1889.
Le scientifique ukrainien poursuit donc ses recherches dans le sous-sol de la basilique. Cette fois, il fait ouvrir la chapelle Saint-Jean dite aussi des Longueville qui abrite les sépultures de Dunois, le compagnon d’armes de Jeanne, de son épouse Marie d’Harcourt et de certains de leurs descendants. Ouverte sur les cinquième et sixième travées du collatéral sud de la basilique, cette chapelle est un bijou architectural. Construite entre 1464 et 1468 par Simon du Val, elle a été partiellement détruite par les huguenots. Les voûtes d’ogives à trois quartiers furent reconstruites à l’identique en 1655. Aux clés des voûtes, cinq écussons aux armes de France et de Longueville.
Le Bâtard d’Orléans est mort le 24 novembre 1468 à L’Haÿ, près de Bourg-la-Reine. La sépulture de Dunois a été visitée à plusieurs reprises. Le 18 décembre 1854, par une commission de la Société archéologique de l’Orléanais qui fit sceller une pierre au nom de Dunois et les 7 et 8 juin 1887, à l’occasion des fouilles autorisées dans la chapelle dans l’intérêt de l’histoire de Cléry (sic).
Le chanoine Lucien Millet, curé-doyen de Notre-Dame de Cléry rappelle que les fouilles de 1887 furent effectuées sous la direction de M. Dusserre, architecte et inspecteur des Monuments historiques, par M. Louis Jarry, l’abbé Saget, curé et M. le Marquis de Tristan, maire. Le chanoine affirme que la place de tous les tombeaux a été définitivement fixée !
Louis Jarry qui assista à ces fouilles précise (page 130) : Nous y avons contemplé avec une respectueuse émotion les restes du compagnon d’armes de Jeanne d’Arc et admiré les harmonieuses proportions de son crâne au front large et développé.

Dunois, le bâtard de Louis d'Orléans, est-il le demi-frère de la Pucelle? (DR)
Dunois, le bâtard de Louis d’Orléans, est-il le demi-frère de la Pucelle? (DR)

L’historien décrit avec précision l’emplacement des corps. Nous avons trouvé dans ce caveau qui n’avait pas été violé comme plusieurs autres, une grande bière de plomb en forme de toit à double pente, infléchie sous le poids d’une autre bière en même métal plus petite, sans doute le corps d’un enfant sur celui de sa mère….
Le Dr Gorbenko fut surpris de ces fouilles à répétition à des dates aussi rapprochées dont les données scientifiques ne correspondent pas à ses propres découvertes. Plus curieux, de nouvelles fouilles plus complètes, nous dit le chanoine Lucien Millet, ont été effectuées par l’abbé Louis Saget en 1889.
On notera que 1887 et 1889 correspondent aux prémices de la canonisation de Jeanne que réclame si ardemment Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans.

Photos et vidéos

Sergueï Gorbenko, après avoir exploré les caveaux de Louis XI et de Tanneguy du Chastel, se fit donc ouvrir le caveau de Dunois le 27 novembre 2001 par un marbrier. Il découvre plusieurs tombeaux et plusieurs cercueils mais leurs descriptions ne correspondent pas à celles de Louis Jarry ni à celles du curé Louis Saget. A la place des restes de Marie d’Harcourt et de son fils il y a des ossements masculins.
Le Dr Gorbenko pénètre dans un autre tombeau, à gauche de celui de Dunois, en faisant enlever quelques pierres. Il y a là un cercueil en plomb et à l’intérieur des ossements d’une femme, apparemment de grande taille. Puis il découvre d’autres ossements ainsi que des objets archéologiques.
Le scientifique prend des photos et tourne des vidéos. Sur l’une d’elles on voit nettement la date 7 juin 1887 écrite sur une paroi de ce tombeau. A l’évidence, les bouleversements sont nombreux. Le Dr Gorbenko en déduit que l’on a volontairement modifié le contenu des tombeaux. Pour lui, la commission de 1887 ne dévoile pas les vrais motifs de l’ouverture du tombeau de Dunois. Il croit aussi que le curé Louis Saget a procédé des déplacements d’ossements.
Pour brouiller les pistes ? Peut-être.

Une convention secrète

Finalement, au terme de sa longue étude, le Dr Gorbenko parvient à identifier la plupart des ossements. Il affirme pouvoir reconstituer le visage véritable de Louis XI, le visage de Tanneguy du Chastel et il certifie qu’un crâne de femme qui n’est pas Charlotte de Savoie mais un personnage encore plus intéressant pourra être reconstruit ! Sans dire de qui il s’agit.

Statue de Jeanne d'Arc agenouillée en armure de l'ancienne chapelle du Bois-Chênu fondé par le grand doyen du chapitre de Toul Etienne HORDAL vers 1610. (DR)
Statue de Jeanne d’Arc agenouillée en armure de l’ancienne chapelle du Bois-Chênu fondé par le grand doyen du chapitre de Toul Etienne HORDAL vers 1610. (DR)

Dans ses conclusions remises à la DRAC d’Orléans, le Dr Gorbenko écrit : Des informations en notre possession nous permettent d’affirmer que la basilique de Notre-Dame de Cléry est un monument pour la France car elle abrite les sépultures et les dépouilles d’au moins quatre personnages qui, de leur vivant, ont joué un rôle déterminant dans la formation de l’Etat français. En outre, nous étudions actuellement l’hypothèse selon laquelle l’un des crânes examinés appartiendrait à un personnage historique de renommée mondiale.
Le savant ukrainien ne donne pas son nom.
Denise Reynaud, alors adjointe au maire de Cléry chargée des Affaires culturelles et du Patrimoine a suivi officiellement les travaux du Dr Gorbenko qui, le 16 octobre 2001, a signé une convention secrète avec la mairie sur ses futures découvertes. Elle se souvient : J’ai reçu en 2001 le Dr Gorbenko et son associé M. Oleg Nesterenko qui venaient pour la reconstitution faciale de Louis XI. Ils avaient toutes les autorisations nécessaires.
Mme Reynaud va aider autant que possible le savant ukrainien par l’achat de pellicules photos et du matériel nécessaire à sa mission scientifique. Le chantier va s’échelonner sur plusieurs mois en trois périodes. A la fin de sa dernière visite, le 12 janvier 2002, le Dr Gorbenko nous a conviés dans son gîte de Cléry où il habitait avec sa femme et ses enfants ajoute Mme Reynaud. Il y avait le maire, M. Clément Oziel, le curé Robert Leroy, doyen de la basilique, Jean-Marie Montigny, diacre permanent du diocèse d’Orléans, Mme Martine Klein, la logeuse du Dr Gorbenko en région parisienne et moi-même. Il nous a annoncé, très solennellement, autour d’un verre de vin rouge et quelques tranches de saucisson :’’J’ai retrouvé le crâne de Jeanne d’Arc et reconstitué son histoire’’. Il ne nous a pas dit comment il était parvenu à cette découverte. Nous avons été surpris, un peu choqués. Nous lui avons demandé d’apporter des preuves. Ce qu’il n’a pas fait. Le curé a été très surpris, le diacre encore plus. Mais nous n’avons rien dit à personne. La population de Cléry n’a pas été mise au courant.
Le diacre Jean-Marie Montigny confirme : Oui, il nous a dit qu’il avait retrouvé le squelette de Jeanne d’Arc, cela nous a fait bien rire.

« La découverte de ma vie »

Martine Klein a hébergé le Dr Gorbenko durant tout son séjour en France. Elle a suivi ses travaux et rédigé ses rapports en Français, tous deux s’exprimant dans la langue de Goethe. Un jour, il est revenu de Cléry avec Oleg Nestderenko en disant ‘’Je pense avoir fait la découverte de ma vie’’ dit-elle. Mais il n’en a pas dit plus. Je n’ai pas posé de questions. Quelques mois plus tard, il m’a révélé qu’il s’agissait d’un personnage célèbre. J’apprendrais ensuite qu’il s’agissait de Jeanne d’Arc.
Martine Klein a participé au classement des ossements découverts par le Dr Gorbenko et à leur rangement dans de petits cercueils destinés à être inhumés ultérieurement. Elle est persuadée que Sergueï Gorbenko a bien découvert les restes de Jeanne la Pucelle car elle le connaît bien, c’est un scientifique très consciencieux qui ne donne pas d’information sur ses travaux à la légère.
Sergueï Gorbenko a dû repartir dans son pays en août 2002, son titre de séjour n’ayant pas été renouvelé. Selon Martine Klein il était très amer que la France ne reconnaisse pas la portée de ses travaux dans la basilique de Cléry.
Il écrira sa déception le 8 janvier 2003 dans une lettre adressée à Mme Reynaud dans un français approximatif mais très compréhensible : J’ai des preuves sérieuses de l’appartenance de le crâne de Jeanne d’Arc. De la centaine de villes françaises seraient heureuses d’avoir une relique d’un doigt seulement. Chez vous se entier de celle-ci son squelette.

Des objets archéologiques

Une lettre un peu identique sera adressée le 17 mai 2005 à la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC) d’Orléans. Le savant précise qu’il a procédé à l’étude ostéométrique de six squelettes et l’étude craniométrique de douze crânes dans la chapelle de Dunois. J’ai fait l’étude criminalistique et l’identification de ces squelettes écrit-il en affirmant encore qu’il a trouvé de remarquables objets archéologiques parmi lesquels deux fibules d’or du 15ème siècle et un petit poignard. Tous ses ossements ont été mis en bon ordre par moi et placés dans des boites pour des obsèques ultérieures. Tout ce travail a été effectué en huit mois.
Des preuves ? Sergueï Gorbenko n’en avance pas l’ombre d’une seule. Ni auprès de la mairie de Cléry, ni auprès de la DRAC. Il a bien découvert les ossements de Jeanne d’Arc nous a confirmé plusieurs fois Oleg Nesterenko, l’ancien associé du savant. Mais les preuves lui appartiennent, ce n’est pas à moi de les dévoiler.

De Pulligny à Cléry ?

 

Paul Binse, voisin de l'église de Pulligny-sur-Madon, montre l'emplacement des fouilles effectuées pour retrouver la tombe des époux Jeanne et Robert des Armoises (DR)
Paul Binse, voisin de l’église de Pulligny-sur-Madon, montre l’emplacement des fouilles effectuées pour retrouver la tombe des époux Jeanne et Robert des Armoises (DR)

Cléry comme au ministère de la Culture ces révélations ont été qualifiées de pures spéculations puisque, précise-t-on, les ossements analysés par Gorbenko ont été déplacés si souvent qu’il n’est pas certain qu’ils appartiennent aux Valois.

En tout cas, il n’est pas interdit de penser que les restes de Jeanne des Armoises aient été transférés de Pulligny-sur-Madon à Cléry-Saint-André, à la fin du 19ème siècle. On peut comprendre que, pour sauvegarder la légende de Jeanne d’Arc, l’Église ait effacé les traces de la présence de Jeanne dans la petite église lorraine. Si tel était le cas, ce qui restait des ossements de la Pucelle ne pouvait pas être placé ailleurs que dans la basilique royale de Cléry ou repose pour l’éternité, non seulement le roi de France Louis XI, mais surtout Dunois, fils de Louis d’Orléans. Car Jeanne la Pucelle est princesse d’Orléans. Il n’y aurait rien d’invraisemblable qu’elle soit inhumée ici, parmi les siens.

Marcel GAY

Et si Jeanne n’avait pas existé ?

Imaginons que la Pucelle n’ait pas existé. Qu’elle n’ait pas entendu de voix, qu’elle n’ait pas porté secours au roi Charles… Que ce serait-il passé ?

Tout simplement le traité de Troyes, qui n’a jamais été remis en question, aurait été appliqué. Autrement dit, le petit roi franco-anglais, Henri VI serait devenu roi d’Angleterre et roi de France.
Or, une bonne partie de la noblesse anglaise était d’origine française, à commencer par la mère du roi, Catherine de Valois.
A la cour d’Angleterre, tout le monde parlait français -et même occitan depuis Aliénor d’Aquitaine, elle-même petite fille de troubadour.
Ce qui explique qu’aujourd’hui encore 63% du vocabulaire anglais est composé de mots d’origine française.
Le roi Henri VI et sa cour s’étaient d’ailleurs déjà installé à Paris, où le petit monarque fut couronné à Notre-Dame à défaut de pouvoir être sacré à Reims. A Paris où le climat est plus sain qu’à Londres.
En outre, le royaume de France comptait environ vingt millions de sujets quand celui d’Angleterre n’en comptait que quatre ! Il y a fort à parier que le royaume de France aurait absorbé naturellement celui d’outre-manche. La langue anglaise aurait disparu. Le français serait devenu la langue universelle. Le cours de l’histoire en eut été bouleversé.
Faut-il le regretter ?

M.G.


Lire Aussi