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Covid-19 : le sort contrasté des travailleurs frontaliers en Suisse et au Luxembourg

Au Luxembourg, la part des frontaliers correspond actuellement à plus de 46 % du nombre total de travailleurs.
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Vincent Fromentin, Université de Lorraine; Rachid Belkacem, Université de Lorraine et Sylvain Weber, Haute école spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO)

L’économie de la Suisse et celle du Luxembourg restent aujourd’hui fortement dépendantes des compétences captées dans les pays voisins. En « contrepartie », ces pays constituent d’importantes sources d’emplois et de revenus pour les communes proches des frontières qui ont parfois pu souffrir de la perte de nombreux emplois industriels.

Le Luxembourg se trouve en fait dans une situation peu ordinaire puisque le nombre d’emplois dépasse largement la population active et la part des travailleurs frontaliers correspond actuellement à plus de 46 % du nombre total de travailleurs. Ce pays accueille environ 200 000 frontaliers qui résident dans les trois pays voisins (dont la moitié de France, un quart d’Allemagne et un quart de Belgique).

Une surreprésentation de travailleurs frontaliers

D’après les chiffres que nous avons collectés dans le cadre d’une étude publiée récemment, les travailleurs frontaliers en provenance de la région Grand-Est représentent largement plus de la moitié des salariés dans les branches de l’industrie et de la construction. Les travailleurs frontaliers apparaissent en outre très actifs dans les services marchands, dont la finance et la santé, un secteur essentiel aujourd’hui.

En Suisse, la dépendance en main-d’œuvre frontalière, bien que nettement inférieure, reste tout de même considérable avec plus de 6 % de l’emploi total en 2020. Tout comme le Luxembourg (au cœur de la grande région « Saar-Lor-Lux »), la Suisse recourt de longue date à cette ressource. Certaines régions limitrophes dépendent ainsi très clairement de leur main-d’œuvre frontalière. Par exemple, le nombre de travailleurs frontaliers actifs dans le canton de Genève est d’environ 100 000 et leurs revenus représentent environ 20 % du PIB cantonal.

À Genève, les revenus des travailleurs frontaliers représentent environ 20 % du PIB cantonal.
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Dans la Confédération, les frontaliers sont surreprésentés dans le secteur secondaire : 24 % d’entre eux se trouvant dans l’industrie manufacturière tandis que cette proportion s’élève à 20 % parmi les travailleurs résidents. Ils sont également très présents dans le secteur tertiaire, particulièrement dans le commerce de gros et de détail, et également dans la santé et l’action sociale (10 %) et dans les activités spécialisées, scientifiques et techniques.

Depuis le début de la crise, ces travailleurs frontaliers, s’ils ont en commun leur rôle indispensable à l’activité économique du pays, connaissent des sorts contrastés au Luxembourg et en Suisse. Ainsi, en décembre 2020, le nombre de demandeurs d’emploi avait augmenté de 14,8 % sur un an pour les travailleurs frontaliers. Une hausse qui reste toutefois inférieure à celle enregistrée pour les résidents. À l’inverse, en Suisse, le nombre de travailleurs frontaliers reste en augmentation, avec toutefois des disparités par canton.

Une sensibilité aux fluctuations de l’économie

Dans un article de recherche récemment publié, nous montrons que cette différence pourrait s’expliquer par la sensibilité des travailleurs frontaliers aux fluctuations conjoncturelles et boursières. Les interrelations entre les fluctuations financières, l’économie réelle et l’emploi opèreraient de manière asymétrique, avec une amplitude différente en période d’activité financière à la hausse et à la baisse.

Il ressort en outre d’une analyse comparative (à paraître dans la revue Région et Développement) que ce phénomène touche plus particulièrement les travailleurs frontaliers au Luxembourg.

Graphique 1 : Multiplicateurs dynamiques pour les travailleurs frontaliers (Euro Stoxx 50).
Auteur (D.R)

Concrètement, une augmentation de 10 % de l’Euro Stoxx 50 (indice boursier au niveau de la zone euro) conduit à une augmentation de 1,38 % des frontaliers, alors qu’une baisse de 10 % conduit à une réduction de 1,74 % des frontaliers. Les frontaliers sont plus sensibles à une baisse de l’activité boursière ou financière.

Graphique 2 : Multiplicateurs dynamiques pour les travailleurs résidents (Euro Stoxx 50).
Auteur (D.R)

Pour les résidents, une diminution (augmentation) de 10 % entraîne une réduction (hausse) de 0,63 % (0,67 %) des flux de travailleurs. L’emploi des résidents est moins affecté par les « chocs » financiers, et le caractère asymétrique est moins prégnant que pour les travailleurs frontaliers.

L’importance de l’activité financière

En plus de s’appuyer sur une main-d’œuvre frontalière conséquente et indispensable, le Grand-Duché et la Suisse ont en commun le fait que l’activité financière occupe une place prépondérante et motrice dans leur activité économique. Les activités financières contribuaient en effet à plus de 9 % du PIB suisse et à plus de 23 % du PIB luxembourgeois en 2019.

L’importance de ce secteur peut aussi se mesurer par le biais des fonds d’investissement. Le Grand-Duché gère 4 050 milliards d’euros d’actifs en 2021, soit un volume 75 fois supérieur au PIB du pays. En Suisse, les banques détenaient plus de 5 000 milliards d’euros de titres pour le compte de leurs clients en 2018, soit 8 fois le PIB national.

Des études statistiques plus précises devront cependant être menées prochainement pour vérifier plus exactement l’impact de la crise sanitaire sur l’emploi des frontaliers, pour ne pas se limiter à une interprétation rapide, uniquement basée sur des éléments descriptifs.

À l’heure des discussions autour du certificat vert numérique, on peut toutefois d’ores et déjà souligner que, au regard de l’importance du travail frontalier pour le Luxembourg et la Suisse et des externalités positives qu’il procure, les frontières devraient rester plus poreuses que celles avec d’autres pays européens, moins dépendants des travailleurs frontaliers, comme l’Allemagne qui exige depuis le 1er mars un test PCR de moins de 48 heures.The Conversation

Vincent Fromentin, Maître de conférences HDR, Université de Lorraine; Rachid Belkacem, Maître de conférences en sociologie, Université de Lorraine et Sylvain Weber, Chargé de projets de recherche – IREG, Haute école spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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