La deuxième édition du Prix Livatino qui récompense les magistrats italiens en pointe dans la lutte contre la mafia, a décerné le Prix spécial du magistrat européen à Nicolas Bessone, proc à Marseille. Qui est ce magistrat qui s’attaque au crime organisé ?

De la Corse à Marseille, en passant par l’AGRASC, l’Agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués, Nicolas Bessone a construit une carrière de magistrat largement consacrée au crime organisé et à ses financements. Aujourd’hui procureur de la République de Marseille, il veut s’attaquer non seulement aux trafiquants, mais aussi à l’argent, aux réseaux de blanchiment et aux relais économiques des organisations criminelles.
Nicolas Bessone n’est pas arrivé par hasard à la tête du parquet de Marseille. Son parcours ressemble à une longue remontée vers le cœur financier du crime organisé : du parquet de terrain aux dossiers corses, de la lutte contre la délinquance économique à la direction de l’Agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués, avant de revenir à Marseille en 2023.
Son credo tient en quelques mots : ne pas seulement arrêter les criminels, mais les priver de leur argent.
Un magistrat formé au parquet
Nicolas Bessone commence sa carrière dans la magistrature dans les années 1990. Il est notamment nommé substitut du procureur à Strasbourg en 1998. Il passe ensuite par Marseille puis Toulon avant de prendre, en 2014, la direction du parquet de Bastia.
Cette étape corse constitue un tournant. À Bastia, il est confronté aux dossiers de criminalité organisée mais aussi à la délinquance économique et financière. Le pôle économique et financier de la juridiction prend alors une importance particulière.
Son parcours va dès lors s’organiser autour d’une conviction qui ne le quittera plus : les organisations criminelles ne vivent pas seulement de violence et de trafic. Elles vivent de l’argent et de leur capacité à le réintroduire dans l’économie légale.
Bastia : le laboratoire corse
À Bastia, Bessone s’intéresse notamment aux dossiers mêlant argent public, intérêts économiques et réseaux criminels.
L’affaire dite des « gîtes ruraux », impliquant notamment l’ancien président du conseil exécutif de Corse Paul Giacobbi, figure parmi les dossiers emblématiques de cette période.
Mais la fonction de procureur en Corse comporte également une dimension particulière : la pression exercée par le milieu criminel. Bessone fera lui-même l’objet de menaces durant son parcours corse.
Cette expérience va contribuer à forger son approche du crime organisé : derrière les exécutants et les auteurs de violences, il faut rechercher les structures, les soutiens et les circuits financiers.
Orléans : le procureur ne s’intéresse pas qu’au grand banditisme
En 2017, Nicolas Bessone quitte la Corse pour devenir procureur de la République à Orléans.
Son passage dans le Loiret rappelle que son parcours ne se limite pas au crime organisé. Il intervient notamment dans des dossiers de violences sexuelles et de non-dénonciation, dont celui impliquant l’ancien évêque d’Orléans André Fort.
Mais le fil rouge demeure : le parquet, l’action publique et la recherche des responsabilités pénales.
Le passage décisif par l’AGRASC
En juin 2020, Bessone est nommé directeur général de l’AGRASC, l’agence chargée de gérer et recouvrer les avoirs saisis et confisqués dans les procédures pénales.
Cette fonction constitue probablement la pièce maîtresse de son parcours.
Car elle l’amène au cœur d’une nouvelle stratégie judiciaire : saisir les biens, confisquer les patrimoines et empêcher les criminels de profiter financièrement de leurs activités.
Lorsqu’il revient ensuite à Marseille, cette expérience lui donne une connaissance très concrète des mécanismes de confiscation et du patrimoine criminel.
Marseille : changer de cible
Nommé procureur de la République de Marseille en septembre 2023, Nicolas Bessone retrouve une ville qu’il connaît déjà et prend la tête d’un parquet confronté à l’explosion du narcotrafic et à la violence liée aux rivalités entre organisations criminelles.
Mais son discours évolue rapidement : il ne suffit plus de s’attaquer aux points de deal et aux petites mains.
Lors d’une audition au Sénat en avril 2025, il explique que la stratégie judiciaire est passée de la saisie du produit de l’infraction à la recherche du « produit du produit », c’est-à-dire aux mécanismes de blanchiment et de réinvestissement des bénéfices criminels.
À Marseille, cette stratégie prend une dimension particulière.
DZ Mafia : suivre l’argent
Le procureur décrit une organisation criminelle capable de générer des revenus considérables grâce au trafic de cannabis et de cocaïne.
Selon les éléments présentés par Bessone au Sénat, les cités marseillaises les plus lucratives pourraient générer plusieurs dizaines de milliers d’euros par jour. Ces sommes doivent ensuite être cachées, transférées, blanchies ou réinvesties.
En mars 2026, une opération judiciaire vise directement la structure financière de la DZ Mafia. Dix-sept hommes et neuf femmes sont mis en examen ; quinze personnes sont écrouées. Parmi les personnes concernées figurent notamment un avocat et un rappeur, selon Le Monde.
Bessone affirme alors que certains cadres de l’organisation pourraient percevoir jusqu’à 300 000 euros par mois, avant blanchiment et réinvestissement.
Le message est clair : la bataille se joue désormais autant dans les circuits financiers que dans les cités.
Des commerces pour donner une façade légale à l’argent
Devant les sénateurs, Bessone décrit les mécanismes de réinvestissement du narcotrafic dans l’économie légale.
Il cite notamment les commerces de proximité, la restauration rapide, les salons de coiffure, les ongleries, mais aussi des sociétés de sécurité ou des structures liées au monde du spectacle.
L’objectif ne serait pas seulement de blanchir de l’argent. Il s’agit aussi, selon lui, de construire une façade d’honorabilité et de permettre aux trafiquants de préparer une reconversion.
Le crime organisé chercherait ainsi à transformer progressivement son argent sale en patrimoine, en entreprises et en relations sociales.
« Le produit du produit »
C’est ici que le parcours personnel de Bessone prend tout son sens.
Ancien patron de l’AGRASC, il connaît les difficultés de la confiscation des avoirs. Et il considère désormais que la saisie des biens ne suffit pas si les mécanismes de blanchiment demeurent intacts.
Lors de son audition au Sénat, il estime que les saisies françaises — de l’ordre de 50 à 55 millions d’euros — restent sans commune mesure avec les sommes générées par le trafic de stupéfiants, estimées entre 3 et 6 milliards d’euros par an.
Le véritable enjeu devient donc celui-ci : où va l’argent du trafic ?
Corse : le nouveau front de la « bourgeoisie criminelle »
Cette logique conduit désormais Bessone à élargir son champ d’action à la Corse.
Dans un entretien accordé au Monde en septembre 2026, il explique avoir demandé à son parquet de s’intéresser davantage à ce qu’il appelle la « bourgeoisie criminelle » : des personnes socialement intégrées susceptibles, selon lui, d’apporter aux organisations criminelles des soutiens financiers, logistiques ou relationnels.
Cette évolution s’appuie notamment sur la nouvelle infraction de participation à une organisation criminelle, créée par la loi du 13 juin 2025 sur le narcotrafic.
Le changement est important : la justice cherche désormais à regarder au-delà des membres directement impliqués dans les crimes et délits, pour s’intéresser également à ceux qui pourraient contribuer au fonctionnement de l’organisation.
Le dossier du Petit Bar comme illustration
Bessone évoque notamment les mécanismes révélés par le dossier de blanchiment lié au groupe corse du Petit Bar, actuellement examiné par la justice marseillaise.
Selon le procureur, ce type de dossier montre comment plusieurs dizaines de millions d’euros peuvent circuler entre criminalité organisée, investissements et économie légale.
La logique judiciaire change donc d’échelle : il ne s’agit plus seulement de rechercher les auteurs d’un trafic, mais de comprendre tout l’écosystème qui permet au trafic de prospérer.
Une justice elle-même exposée
Cette stratégie comporte cependant un risque : lorsque le crime organisé dispose de moyens financiers importants, il peut chercher à pénétrer les institutions.
En mars 2026, Le Monde révélait que plusieurs agents du tribunal judiciaire de Marseille étaient soupçonnés d’avoir fourni des informations confidentielles à des trafiquants. L’Inspection générale de la justice et l’Agence française anticorruption étaient alors intervenues pour examiner les procédures de sécurité du tribunal.
Pour Bessone, la lutte contre le narcotrafic passe donc également par la protection de l’institution judiciaire elle-même.
Une conception offensive de la confiscation
L’ancien directeur de l’AGRASC défend une approche qui peut susciter des débats juridiques.
Devant la commission d’enquête du Sénat, il a évoqué l’intérêt éventuel d’une évolution vers des mécanismes de confiscation sans condamnation, en citant notamment l’expérience italienne.
Une telle évolution pose nécessairement la question de l’équilibre entre efficacité de la lutte contre le crime organisé, droit de propriété et garanties judiciaires.
Bessone ne cache pas, en tout cas, sa volonté de faire évoluer les outils disponibles.
Un procureur dans la continuité de son parcours
De Strasbourg à Marseille, de Bastia à l’AGRASC, son parcours présente une cohérence assez nette.
- Le crime organisé d’abord.
- Son implantation territoriale ensuite.
- Puis son argent.
- Et désormais ceux qui peuvent lui servir de relais dans l’économie légale.
Son retour à Marseille lui permet de réunir ces différentes expériences au sein d’un même parquet : criminalité organisée, narcotrafic, blanchiment, corruption et confiscation des avoirs.
Nicolas Bessone a ainsi changé de cible au fil de sa carrière.
Hier, il fallait arrêter les trafiquants.
Aujourd’hui, il veut aussi assécher leurs ressources, démanteler leurs circuits de blanchiment et remonter jusqu’à leur environnement économique.
Une stratégie qui change d’échelle
Le procureur de Marseille ne présente donc pas la lutte contre les mafias comme une simple guerre policière.
Son approche repose sur une autre équation :
moins d’argent → moins de capacité logistique → moins de pouvoir criminel.
Reste une question essentielle : jusqu’où la justice peut-elle remonter dans l’économie légale sans confondre proximité, influence et participation criminelle ?
C’est probablement l’un des grands enjeux de la nouvelle stratégie judiciaire défendue par Nicolas Bessone.
Les lauréats seront récompensés le 29 octobre 2026. Le prix porte le nom de Rosario Livatino, jeune juge sicilien assassiné par la mafia en 1990.Il s’agit d’une reconnaissance morale de la part d’autorités et d’institutions européennes, sans valeur marchande.