Les journalistes, ces mal-aimés !

Avec 94 victimes en 2018, les meurtres de journalistes repartent à la hausse selon la Fédération internationale des journalistes.

Caricature représentant le prince héritier saoudien Mohammed bin Salman coupant le corps du journaliste saoudien Jamal Khashoggi à l'intérieur de son consulat à Istanbul.(Dessin de l'agence de presse iranienne Fars news)
Caricature représentant le prince héritier saoudien Mohammed bin Salman coupant le corps du journaliste saoudien Jamal Khashoggi à l’intérieur de son consulat à Istanbul.(Dessin de l’agence de presse iranienne Fars news)

Dans sa 29e “liste des tués”, la FIJ indique cette année que le nombre de victimes de violences inclut 84 journalistes, caméramans, fixeurs et techniciens, morts lors d’exécutions ciblées, d’attaques à la bombe ou dans des échanges de tirs en zones de conflit. Dix autres travailleurs des médias, qui exerçaient en tant que conducteurs, agents de protection et pour l’un d’entre eux comme assistant commercial, ont également perdu la vie. On dénombre six femmes parmi les 94 victimes. Trois accidents du travail mortels ont également été recensés par la FIJ cette année.

Nombreux attentats

La liste de la FIJ pour l’année 2018 dépeint une situation de crise continue en matière de sécurité pour le journalisme, crise soulignée par le cruel meurtre de Jamal Khashoggi, chroniqueur au Washington Post et citoyen saoudien, tué au consulat saoudien d’Istanbul le 2 octobre. C’était la dernière d’une longue série d’attaques dévastatrices contre les travailleurs des médias, incluant notamment de nombreux attentats à la bombe qui ont transformé l’Afghanistan en zone meurtrière pour les journalistes sans oublier la violence du crime organisé au Mexique, qui vise toujours les journalistes.

« Ces actes de violence et ces meurtres ont brutalement mis fin à la courte diminution des meurtres de journalistes enregistrée ces trois dernières années » a déclaré Philippe Leruth, le président de la FIJ. « Une fois encore, la FIJ demande d’urgence aux Nations Unies d’adopter en assemblée générale la Convention pour la sécurité et la protection des journalistes, que la FIJ a présentée aux missions diplomatiques à New York en octobre dernier. Cette Convention, soutenue par la profession dans son entier, est une réponse concrète aux crimes commis contre les journalistes en toute impunité ».

Procès perdu

Parmi les développements inquiétants, la liste compte cette année cinq journalistes et travailleurs des médias de Capital Gazette, un quotidien publié à Annapolis, capitale de l’Etat du Maryland aux Etats-Unis, tués par balles dans ce que la police appelle une « attaque délibérée », par un individu mécontent d’avoir perdu dans un procès en diffamation contre le journal.

La liste de la FIJ pour l’année 2018 illustre que les conflits armés et les militants extrémistes sont responsables de la plupart des meurtres de journalistes dans des pays comme l’Afghanistan, la Syrie et le Yémen, tandis que l’on enregistre une forte baisse de la violence contre les journalistes en Irak ces dernières années, depuis que les groupes armés ont perdu du terrain dans le pays. Néanmoins, d’autres facteurs ont joué un rôle, tels que l’augmentation de l’intolérance envers les reportages indépendants, le populisme, la corruption endémique, les crimes ainsi que la détérioration générale de l’ordre public qui a affecté des pays dans une période prétendue de paix comme l’Inde, le Pakistan et les Philippines.

Asie-Pacifique

Ces éléments montrent aussi que de plus en plus de journalistes sont tués pour avoir couvert le quotidien de leur communauté, de leur ville ou de leur pays, qui ne sont pas des zones de conflits à proprement parler.
« Ces terribles chiffres en augmentation rappellent aussi que la sécurité des journalistes restera un problème tant que les pays concernés par ces meurtres seront paralysées par la corruption et l’incompétence », a ajouté Anthony Bellanger, le secrétaire général de la FIJ. « Les statistiques de la FIJ montrent une fois encore l’échec de ces institutions, incapables de faire respecter un des droits humains fondamentaux : la sécurité ».
Selon les chiffres de la FIJ pour l’année 2018, l’Asie-Pacifique recense le plus grand nombre de meurtres avec 32 journalistes et travailleurs des médias tués, suivie par les Amériques avec 27 meurtres, le Moyen-Orient et le Monde Arabe en enregistrant 20. L’Afrique arrive en quatrième position avec onze meurtres, devant l’Europe comptabilisant quatre meurtres de journalistes.

Journalistes et travailleurs des médias tués en 2018 : voici les derniers chiffres de la FIJ :
Au 31 décembre 2018, la FIJ a enregistré les assassinats suivants :
• Meurtres ciblés, attaques à la bombe et feux croisés lors de conflits : 94
• Meurtres liés à des accidents et catastrophes naturelles : 3
• Nombre total de morts : 97

Solidarité avec le combat de la dignité des journalistes tunisiens

Les syndicats français de journalistes (SNJ, SNJ-CGT, CFDT-Journalistes, membres de la Fédération internationale des journalistes) apportent leur solidarité à la « grève nationale de la dignité » du 14 janvier, lancée par le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT), dans le climat de grave crise sociale que connaît le pays, marquée par la récente immolation de leur confrère Abdel Razzaq Zorgui.

Ce journaliste caméraman âgé de 32 ans s’est donné la mort en s’immolant, pour dénoncer les conditions de vie des habitants de sa région de Kasserine (centre ouest), où sévit un chômage massif. Avant de se suicider, il avait dénoncé les conditions de vie des habitants de sa région, décrits comme « affamés et marginalisés ». Cette région est l’une de celles d’où sont parties en décembre 2010 les révolutions arabes, lorsqu’un vendeur ambulant s’était, lui aussi, immolé par le feu pour protester contre les violences policières du régime Ben Ali.

Dans ces conditions et après la répression des mouvements de protestation qui ont suivi le suicide du journaliste, le SNJT appelle à « une grève nationale de la dignité le 14 janvier, jour anniversaire de la révolution de 2011, pour protester contre la situation désastreuse du secteur médiatique, notamment dans le privé et la condition fragile d’un bon nombre de journalistes ». Les syndicats français saluent le combat des journalistes tunisiens et appellent Tunis à cesser toute forme de répression et à répondre aux demandes sociales des salariés, dont celles de nos confrères, dans un pays qui connait un fort taux de chômage (15%) et une inflation à 8%.

Il est urgent que la justice et l’équité sociales soient partout mises en œuvre et bien établies.