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L’hydrogène messin : marchés suspects et conflits d’intérêts présumés

Une plainte déposée fin décembre 2025 auprès de la JIRS de Nancy par AC !! anticorruption met en cause plusieurs élus et dirigeants autour d’un contrat public de 15,4 millions d’euros et de la reconversion suspecte d’un ancien directeur de cabinet.

Bus à hydrogène
34 bus à hydrogène sont prévus sur la future ligne C du Mettis (photo d’illustration CC-BY-SA 4.0 Matti Blume)

Un contrat public de fourniture d’hydrogène renouvelable de 15,4 millions d’euros, attribué en février 2024 à une société dont l’actionnaire principal est lui-même lié à la Métropole de Metz, une attribution de terrain sans appel d’offres, et le recrutement — après sa démission de la fonction publique — d’un ancien directeur de cabinet dans l’une des entreprises bénéficiaires du marché : voilà les faits au cœur d’une plainte pénale déposée le 30 décembre 2025 devant la Juridiction Inter-Régionale Spécialisée (JIRS) de Nancy comme le révèle Marianne.
L’association anti-corruption AC !! que préside Marcel Claude et représentée par Maître Vincent Poudampa, avocat au barreau de Bordeaux, avait une première fois saisi la justice en septembre 2024.
Elle revient à la charge, armée de nouveaux éléments fournis par des lanceurs d’alerte.

Un marché d’hydrogène sous haute tension

Tout commence en 2024, lorsque l’Euro Métropole de Metz lance un marché de fourniture d’hydrogène pour alimenter sa flotte de véhicules lourds — bus et bennes à ordures ménagères. Le contrat est remporté par la SAS H2 Metz, en consortium avec l’UEM (Usine d’Électricité de Metz) et John Cockerill Hydrogen, pour un montant de 15,4 millions d’euros.
Problème : selon les plaignants, ce groupement était sensiblement plus coûteux que son concurrent, la société Altens. La justification avancée — la proximité géographique du site de production avec le futur dépôt de bus — soulève immédiatement question. Car c’est précisément la Métropole elle-même qui avait attribué ce terrain à l’UEM en 2023, sans publicité ni mise en concurrence.
L’UEM détient 80 % de la SAS H2 Metz. La Métropole de Metz en possède 10 %, et John Cockerill Hydrogen les 10 % restant. En d’autres termes, la collectivité qui passe le marché est également actionnaire minoritaire de la société qui le remporte. Un montage qui, aux yeux de l’association AC !!, constituerait un avantage injustifié caractéristique du délit de favoritisme.
La Métropole qui passe le marché est également actionnaire de la société qui le remporte. La même collectivité avait au préalable attribué le terrain stratégique — sans appel d’offres.

Le pantouflage présumé d’un directeur de cabinet

C’est la révélation la plus récente qui relance l’affaire. Guillaume Godey, directeur de cabinet de François Grosdidier — maire et président de la Métropole de Metz — de mars 2021 à août 2025, a quitté ses fonctions publiques le 31 août 2025. Quelques semaines plus tard, il était nommé directeur de l’Université d’entreprises de John Cockerill.
Or John Cockerill est l’un des trois actionnaires de la SAS H2 Metz, et l’un des attributaires du contrat de 15,4 millions d’euros. En tant que directeur de cabinet, M. Godey était directement impliqué dans les dossiers stratégiques de la Métropole, incluant — selon les plaignants — l’ensemble des décisions ayant favorisé l’écosystème hydrogène local.
La plainte vise l’article L.124-4 du Code de la Fonction Publique, qui impose à tout agent public cessant ses fonctions de saisir son autorité hiérarchique pour vérifier la compatibilité d’une nouvelle activité lucrative avec ses anciennes fonctions, pendant un délai de trois ans. Selon des lanceurs d’alerte cités dans la plainte, cette formalité n’aurait pas été respectée — ou du moins n’aurait reçu aucune réponse de la part des autorités compétentes.

Le FC Metz et d’autres liens dénoncés

La plainte va plus loin en soulignant que Bernard Serin, le président de John Cockerill, est également président du Football Club de Metz. Ce club bénéficie de subventions municipales annuelles, d’un bail pour l’utilisation du stade Saint-Symphorien, de garanties économiques estimées à un million d’euros pour son enceinte, et d’un rabais de 630 000 euros voté en décembre 2024 sur un bail concernant ses terrains d’entraînement.
Des décisions sur lesquelles M. Godey, en tant que directeur de cabinet, aurait pu jouer un rôle. Cette accumulation de liens entre un dirigeant du secteur privé, un club de football subventionné et les instances de la Métropole constitue, selon les plaignants, un faisceau de conflits d’intérêts à investiguer.

Des alertes restées sans réponse

Les lanceurs d’alerte à l’origine de ces révélations auraient saisi à la fois l’autorité hiérarchique de M. Godey et le référent déontologique de la Métropole, sans obtenir de réponse. La Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique (HATVP), compétente depuis le remplacement de la commission de déontologie de la fonction publique par le décret du 30 janvier 2020, aurait également été interrogée.
C’est dans ce contexte d’absence de réaction institutionnelle que l’association AC !! a choisi la voie pénale, estimant que seule une instruction judiciaire permettrait d’établir les preuves matérielles nécessaires à la caractérisation des infractions présumées.
« Toutes les élections se passent comme ça ici, c’est banal, a réagi le maire de Metz chez nos confrères du Républicain Lorrain. Il n’y a rien de condamnable. » Quant à Guillaume Godey, il estime être dans son bon droit : « La Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique a donné un avis favorable, ajoute l’ancien dir-cab dans le RL. Le débat est clos ».

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