Entre culture du conflit et réformisme pragmatique : où va la CGT ?

Mouvement de grève des cheminots de la SNCF contre la réforme ferroviaire.
Mouvement de grève des cheminots de la SNCF contre la réforme ferroviaire.

Stéphanie Matteudi, Université Lille Nord-Europe (ULNE)

Alors que l’opposition à la réforme de la SNCF se poursuit avec un calendrier de jours de grèves bien établi jusqu’en juin, que les journées de mobilisation contre les réformes se multiplient et tentent de susciter la convergence des luttes, le bras de fer entre les syndicats et le gouvernement ne démontre pas la volonté de la France à se moderniser.

La CGT durcit le ton. Souvenons-nous : l’arrivée de Philippe Martinez le 3 février 2015 fut compliquée. Elle faisait suite à la démission de Thierry Lepaon, secrétaire général, inconnu en 2013 et hissé aux plus hautes responsabilités de la CGT pour deux années seulement. Démissionnaire au lendemain de la dénonciation par Le Canard enchaîné, de son train de vie aux frais des adhérents, le scandale plongea la CGT dans une grave crise interne.

Pour calmer les troupes, Philippe Martinez, très pragmatique, doit alors tourner le dos à ses prédécesseurs « réformistes » (Louis Viannet et Bernard Thibault), pour faire appel à une ligne commune dure, davantage tournée vers la lutte des classes. Le mot d’ordre est lancé de « souder les rangs » au sein du secteur public comme du secteur privé. Lors du congrès d’avril 2016, l’usage du mot « lutte » est applaudi quand celui de « réformiste » est hué. Les dix membres du bureau confédéral (la garde rapprochée du secrétaire général) qui sont issus, pour l’essentiel, du secteur public, plus aguerri à la grève que les représentants du secteur privé, sont là pour le vérifier.

La CGT est une très belle organisation qui doit se transformer, se moderniser. Pour recruter, former, mobiliser et structurer l’action collective, la CGT sait comment faire. Ayant remporté des victoires et connue des échecs, elle s’est construite en appréhendant de nombreuses zones de turbulences depuis 1895 (syndicalisme très revendicatif, peu réformiste et longtemps subordonné au Parti communiste).

Son objectif d’organiser et de défendre le monde du travail ne s’est jamais tari. Son histoire illustre des caractéristiques qui ont posé les jalons de notre culture des relations sociales : l’idée que seule la lutte paie mais aussi que le législateur peut tout fait on ne peut plus sens aujourd’hui mais a-t-elle encore du sens ?

Tentons un retour sur le primat du rapport de force de la « négociation façon CGT » et de sa lente transformation.

La double besogne de la Charte d’Amiens

La période du syndicalisme révolutionnaire, et avec lui l’outil de la grève générale, se déploient entre 1890 et 1914 avant de s’effondrer et de s’effacer au profit du monde de la grande industrie qui sous-entend une nécessaire organisation du monde du travail et un apprentissage du réformisme.

Créée lors du congrès de Limoges en 1895, la CGT introduit dans ses statuts l’objectif de rassembler les syndicats ouvriers, quelle que soit leur opinion politique, philosophique ou religieuse. On y trouve alors des marxistes, des anarchistes et des réformistes. Fernand Pelloutier, militant anarchiste secrétaire de la fédération Bourse du travail, y amène ses idées et pratiques libertaires. Préconisant que « le syndicat se suffit à lui-même », il éduque à une méfiance à l’égard de l’État et des partis politiques. Il bat en brèche la conception guesdiste qui met en avant le caractère des luttes politiques par rapport aux luttes syndicales pour l’émancipation de la classe ouvrière.

Plaque commémorative sur le bâtiment de l’école Noyon à Amiens.
Thierry80/Wikimedia, CC BY-SA

Puis, le 13 octobre 1906, lors du IXe congrès de la CGT, est adoptée une motion appelée « Charte d’Amiens », qui affirme quelques principes fondamentaux d’un certain syndicalisme, encore bien présents aujourd’hui :

  • L’indépendance du syndicat vis-à-vis des partis dans la tâche d’agir seul et par lui-même ;
  • La défense des intérêts immédiats des travailleurs, leur mieux-être par la diminution du temps de travail et l’augmentation des salaires ;
  • La défiance envers l’État et le patronat par rapport à l’idée d’une transformation de la société. La CGT regroupe « tous les travailleurs » conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat ;
  • Le texte principe de la lutte des classes et les forces antagonistes capital-travail.

Autrement dit, une double besogne de défense des intérêts des salariés et de transformation de la société avec un seul moyen d’action pour l’obtenir : la grève générale. La tradition d’anarcho-syndicalisme révolutionnaire qui en résulte imprègne jusqu’en 1920 une partie du mouvement ouvrier français.

Mais la Révolution russe de 1917 change la donne, faisant de la CGT un syndicat subordonné au Parti communiste pendant près de 70 ans, provoquant de nombreuses scissions et l’arrivée de nouvelles formes de syndicalisme. Deux conceptions syndicales vont s’affronter : le syndicalisme révolutionnaire (puis d’affrontement) et le syndicalisme chrétien.

Entre 1921 et 1936, trois organisations sont en pleine rivalité idéologique : La CGT, la CGTU et la CFTC. Sous des formes diverses, cette division va se prolonger jusqu’à nos jours.

Les communistes à la conquête de la CGT

Y a-t-il meilleur projet que celui de subordonner une organisation syndicale (la CGT) au parti politique (le PCF) pour la conquête du pouvoir et la transformation de la société capitaliste en société communiste ou socialiste ?

En 1946, lors du XXVIe congrès à Paris, la CGT compte 5,4 millions d’adhérents et une nette domination des unitaires (proches du parti communiste). Benoît Frachon devient secrétaire général. Lorsqu’en 1947, la majorité fidèle à Moscou refuse le plan Marshall, une nouvelle scission a lieu en interne, par un groupe minoritaire qui refuse la soumission au Parti communiste. Puis, en 1948 est créée la CGT-FO. La FEN (Fédération de l’éducation nationale) décide également de quitter la CGT et choisit la voie de l’autonomie.

À partir de ces événements, les militants communistes et les membres actifs du bureau du PCF se voient confier des responsabilités dans toutes les strates de la CGT : du poste de secrétaire général (Benoît Frachon (1945-1967), Georges Seguy (1967-1982), Henri Krasucki (1982-1992) et Louis Viannet (1992-1999) à des membres du bureau confédéral, de nombreux secrétaires généraux des fédérations et des unions départementales, ainsi qu’à une grande majorité des syndicats de base. La direction, ainsi « noyautée », peut jouer sur un double registre d’une action syndicale conforme à l’intérêt du parti.

Le temps de la crise : de la réaction à l’action

Dans une déclaration datant de 2001, Bernard Thibault précise la conception du rapport de la lutte syndicale à l’action politique inscrite dans ce rapport CGT-PCF et la difficulté, mais aussi la nécessité d’en sortir définitivement.

La CGT n’est pas une organisation communiste. Elle trace sa route presque seule depuis l’effondrement du communisme. Elle doit éprouver la pratique d’une culture du débat autonome et penser la resyndicalisation, la classe ouvrière s’étant largement diversifiée.

Bernard Thibault a fait un premier toilettage. Dans les statuts de la CGT en 1995, en quittant la FSM (Fédération syndicale mondiale, communiste). Puis en 1999, la CGT intègre la CES (Confédération européenne des syndicats), et en 2006 la CSI (Confédération syndicale internationale), affirmant ainsi sa volonté de s’ouvrir à d’autres types de syndicalismes.

L’ancien secrétaire général de la CGT, Bernard Thibault (ici en 2007).
Néfermaât/Wikimedia, CC BY-SA

En 2018, deux axes principaux d’action

Aujourd’hui la CGT fonde sa démarche sur deux axes principaux :

  • Travailler à la cohésion de l’ensemble des salariés pour aboutir à une évolution des principales garanties collectives, notamment en matière de rémunération et de protection sociale ;
  • Promouvoir un syndicalisme rassemblé, sans pour autant rechercher un courant syndical de pensée unique.

Elle essaie de construire un socle cohérent de convergences revendicatives avec l’ensemble des organisations syndicales françaises et européennes ; le syndicalisme rassemblé encourage fortement la confrontation des idées, notamment celle d’un syndicalisme d’économie de marché d’influence européenne. La CGT travaille à sa resyndicalisation au sein du secteur privé, des retraités et des demandeurs d’emploi et à l’exercice de sa démocratie directe, longtemps instrumentalisée.

La CGT compte 649 898 adhérents (chiffre datant de 2016). Sa représentativité nationale interprofessionnelle des syndicats de salariés la place, en 2017 en deuxième position avec 28,56 %, passant pour la première fois derrière la CFDT (30,33 %). En entreprise, sa propension à signer des accords est de 84 % (en 2016). La négociation collective fait donc bien partie intégrante de l’action syndicale de la CGT.

La grève comme pourparler

Pendant longtemps, la négociation a suivi l’affrontement plutôt que le précéder (d’abord, la CGT fait grève, puis elle discute). Ce principe, contraire à la tradition germanique qui veut qu’une négociation qui n’aboutit pas se termine par une grève, et donc, considère la grève comme un échec, n’est pas concevable en France où la grève sert de pourparler, ou de réaction face à l’hostilité patronale où à l’État. Cela exprime la difficulté de la société française à mener des réformes à froid.

Enfin, concernant l’idée d’un « dialogue social », le positionnement de la CGT est clair : s’il consiste à faire du syndicalisme un partenaire de la négociation d’accords devant mobiliser le plus de salariés possible sur des objectifs de performance et des solutions d’amélioration de la compétitivité de l’entreprise, alors il représente une nouvelle forme d’exploitation des salariés.

Débat législatif et dialogue social

Si la loi El Khomri a été adoptée sans vote, avec le 49-3 et malgré quinze journées de mobilisation nationale, la deuxième réforme du code du travail (« les ordonnances Macron ») n’a pas connu le même engouement, les salariés du secteur privé ayant plus de difficultés à maintenir leur mobilisation dans la durée.

En revanche, la réforme du rail implique un adversaire redoutable, entraîné (pas une année sans grève depuis 1959 à la SNCF), caractérisé par la résistance massive de cheminots qui sont attachés à leur statut, à leur métier, au rail et ont un projet de réforme alternatif, soucieux de la sauvegarde de l’environnement, des territoires et de l’intérêt général.

Y aura-t-il, au final, compromis ? Consensus ? Ou cette réforme n’est-elle qu’un prétexte pour asseoir l’autorité du Président ? Gouvernement et syndicats sont d’accord au moins sur une chose : il est urgent de réformer la SNCF. Il en va ici de la volonté réelle de chacun des acteurs.

The ConversationLe dialogue est ouvert, nous le voyons chaque semaine avec les différentes consultations ministérielles. Reste à procéder maintenant à un véritable « dialogue social », indépendamment du débat législatif. Le progrès social est sans doute à ce prix.

Stéphanie Matteudi, Enseignante. Chercheuse au LEREDS (Lille 2), Université Lille Nord-Europe (ULNE)

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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