François Ruffin : « On est passé à la fracture morale »

« J’étais convaincu que notre film apporterait des rires, des larmes, et de la colère », estime le député insoumis, qui a coréalisé « J’veux du soleil ! » avec Gilles Perret. Ensemble, ils sont partis à la rencontre des gilets jaunes, filmer « la fraternité des ronds-points » et les « Gaulois réfractaires ».

Le film est dédié à « tous les Marcel », le prénom de ce vieux gilet jaune magnifié par un artiste sur une fresque.
Le film est dédié à « tous les Marcel », le prénom de ce vieux gilet jaune magnifié par un artiste sur une fresque.

C’est en moins d’une semaine, du dimanche au vendredi, que Gilles Perret et François Ruffin ont tourné « J’veux du soleil ! » (sortie le 3 avril). « Je suis bon en guérilla, et là c’est une espèce de guérilla cinématographique », précise Ruffin, journaliste (il a créé « Fakir), cinéaste (il a reçu le César du meilleur documentaire pour « Merci patron ! »), et député de La France Insoumise. Avec Gilles Perret, qui avait réalisé « L’insoumis » sur la campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon, ils sont partis sur les routes de France, à la rencontre des gilets jaunes, sur les ronds-points.

De la Picardie jusqu’à la Méditerranée, d’Amiens à Montpellier, en passant par Mâcon, Annecy, Nîmes, Loriol… ils sont allés voir des « Gaulois réfractaires » dans leurs cabanes, les Corinne, Khaled, Carine, Rémi, Denis, Loïc, Cindy, Marie… Là où Emmanuel Macron a vu « la négation de la France », eux ont senti « la fraternité des ronds-points ». « C’est un moment de l’accélération de l’histoire », estime Ruffin, « C’est miraculeux que ça se soit produit, on voit tellement comment la pauvreté éloigne du reste de la société ».

Rencontre avec le co-réalisateur à la bonhomie naturelle, le débit de parole archi-rapide, et une cote de popularité énorme, lors de l’avant-première de « J’veux du soleil ! » au Caméo, à Nancy. Interview.

« Ce n’est pas un film sur le mouvement des gilets jaunes »

Votre film a été tourné en décembre 2018, vous aviez eu envie d’aller voir les gilets jaunes assez rapidement ?

François Ruffin : En fait, le 17 novembre est un moment que j’attends depuis vingt ans, cela fait vingt ans que je suis reporter dans mon coin, et ça fait vingt ans que je croise des gens dans le silence de leur appartement, où ils chuchotent. Ils chuchotent sur leur frigo trop vide, sur les marques qu’ils ont du mal à payer à leurs enfants, sur les vacances qu’ils ne prennent pas, et c’est avec honte qu’ils en parlent. Le 17 novembre, c’est un moment où la honte privée devient colère publique, où les plus invisibles deviennent hyper-visibles avec leurs gilets jaunes fluorescents, c’est le moment où les muets qui au mieux chuchotaient deviennent bavards. C’est le moment aussi où les plus résignés se mettent à être empreints d’espérance, et enfin c’est le seul regroupement où je vois les isolés, les auto-entrepreneurs, les auxiliaires de vie sociale, les handicapés, les intérimaires, les artisans… tous les gens qui n’ont pas de lieu collectif où lutter au travail, et qui se retrouvent et se regroupent sur les ronds-points.

Vous vouliez filmer ces gens, ces invisibles, leur donner la parole ?

Ce n’est pas un film sur le mouvement des gilets jaunes, même pas un film sur les gilets jaunes, il n’y pas leurs revendications, pas leur organisation, pas leurs porte-paroles, on les évite… Ce qu’on vient chercher, ce sont des hommes et des femmes qui à un moment ont revêtu le gilet jaune, ce qu’on vient chercher, ce sont des tranches d’humanité, c’est ça qui nous intéresse. On n’était pas là pour couvrir des manifestations mais bien pour aller chercher ce lien entre l’intime et le politique, qu’est-ce qui fait que des gens qui n’ont jamais manifesté, qui bien souvent ne vont même plus voter, sortent de chez eux, et quelque part sortent d’eux-mêmes, c’est ce moment qui m’intéresse. Il y a la volonté de ne pas rester collés aux ronds-points, on va dans l’intimité des personnages. J’étais convaincu que notre film apporterait des rires, des larmes, et de la colère ; ce dont je n’étais pas sûr c’est qu’il apporte de l’énergie, et ce que je vois, salle après salle, c’est que ça apporte de l’énergie aux gens. Et j’espère que l’énergie accumulée dans les salles de cinéma va servir ce printemps en-dehors.

François Ruffin et Gilles Perret ont emmené Marie au bord de la mer, où elle chante « J’veux du soleil ».
François Ruffin et Gilles Perret ont emmené Marie au bord de la mer, où elle chante « J’veux du soleil ».

Depuis le début du mouvement, il s’est passé beaucoup de choses, le dernier samedi n’a pas été très mobilisateur, comment envisagez-vous la suite ?

J’espère un rebond pour ce printemps. On n’a jamais vu de mouvements sociaux qui durent comme ça l’hiver, c’est difficile l’hiver, j’ai lu dans « Le Parisien » que ce que redoute Emmanuel Macron c’est que les gilets jaunes reviennent avec les beaux jours, faire des barbecues sur les ronds-points, voilà sa crainte. La consigne est donnée sur ce qu’il faut faire, il nous faut faire des barbecues sur les ronds-points !

« Je suis un personnage du film, les héros ce sont les gens »

Que doit faire maintenant le gouvernement pour calmer cette fronde ?

Ce que demandent les gens sur les ronds-points et qu’ils réclament depuis cinq mois, c’est qu’il y ait des solutions politiques, que la priorité aujourd’hui, elle soit de servir les gens plutôt que l’argent, c’est ça qui est demandé. En termes de revendication, je sais bien qu’il y en a des centaines chez les gilets jaunes mais j’en extrais quatre qui, me semble-t-il, reviennent à peu près sur tous les ronds-points et toutes les semaines depuis cinq mois : il y a une revendication sociale, la TVA à 0% sur les produits de première nécessité ; une demande fiscale, le retour de l’impôt de solidarité sur la fortune ; il y a une demande démocratique, c’est le référendum d’initiative citoyenne ; et il y a une demande de justice, qui est l’amnistie des gilets jaunes. Je pense qu’Emmanuel Macron, à la place d’enfumer de faire tirer au lbd sur les gens, devrait négocier sur des points précis. Je pense qu’une négociation sur ces quatre points-là sortirait le pays de la crise, et ferait qu’on aurait un chef de l’Etat médiateur, plutôt que d’avoir un pyromane. Cinq mois de débat comme ça, ça produit un phénomène d’usure. Je suis pour une désescalade de la violence, mais c’est à l’Etat d’ouvrir le chemin du compromis, de tendre la main.

Bien conseillé, Jacques Chirac avait il y a déjà longtemps évoqué une fracture sociale, on voit bien que celle-ci s’est agrandie, plus que jamais ?

Je pense qu’on est passé à autre chose, ce que j’appelle la fracture morale, c’est-à-dire que non seulement il y a de l’injustice, mais elle est devenue tellement criante et imposée avec une telle arrogance, que ça introduit du dégoût au cœur des gens. Symboliquement, et qu’importe les discussions sur les effets économiques, supprimer l’impôt de solidarité sur la fortune, quand dans le même temps on met plus de CSG pour les retraités, quand on supprime les APL pour les locataires, et qu’on supprime les contrats aidés, je pense qu’au-delà de l’injustice c’est le dégoût qui s’installe. Pour moi, c’est une espèce de contrat moral qui est rompu dans la société, et c’est encore plus profond qu’une fracture sociale.

Pourquoi avoir choisi d’apparaître dans le film, alors que vous auriez pu recueillir les témoignages sans vous montrer ?

Il y a un choix de cadrage, ce que j’appelle le cadrage par-dessus l’épaule. Ce n’est pas du journalisme, c’est un film, on vient pour faire du cinéma, c’est-à-dire qu’on raconte une histoire, donc il faut des émotions, le rire, les larmes, la colère, il faut qu’il y ait de la subjectivité qui passe, il y a une narration et un fil conducteur, et un conducteur au sens propre puisque je conduis le Berlingo. Je suis un personnage du film, les héros ce sont les gens, mais je suis le fil conducteur qui fait passer d’un rond-point à l’autre. Au départ, Gilles Perret voulait faire un film sur moi, mais il était très clair que je ne voulais pas de film sur moi. J’aime le cadrage par-dessus l’épaule, qui fait qu’il y a un regard qui est posé, je n’ai aucune prétention à la neutralité, à l’objectivité, j’ai une prétention à l’honnêteté, qui est de la subjectivité assumée.

Propos recueillis par Patrick TARDIT

« J’veux du soleil », un film de Gilles Perret et François Ruffin (sortie le 3 avril).

« Ce que demandent les gens sur les ronds-points et qu’ils réclament depuis cinq mois, c’est qu’il y ait des solutions politiques », estime François Ruffin.
« Ce que demandent les gens sur les ronds-points et qu’ils réclament depuis cinq mois, c’est qu’il y ait des solutions politiques », estime François Ruffin.