Connaissez-vous le rayon N, comme Nancy ?

Il devait concurrencer le rayon X découvert par un Allemand en 1901. Mais le rayon N du Pr Blondlot ne fut qu’une supercherie scientifique, comme le raconte Charles Ancé dans une remarquable BD.

Couverture de la BD: Le Rayon N" (dessin de Charles Ancé)
Couverture de la BD: Le Rayon N » (dessin de Charles Ancé)

Le 20ème siècle a tout juste un an lorsque Wilhelm Röntgen reçoit à Stockholm le premier Nobel de physique pour sa découverte des rayons X. L’attribution de cette récompense prestigieuse déplaît fortement aux Français car Röntgen a le défaut rédhibitoire d’être Allemand. La guerre de 1870 et l’annexion de l’Alsace-Moselle sont dans tous les esprits. Surtout à Nancy, principale ville de l’Est où sont venus se réfugier de nombreux Alsaciens et Mosellans. Face à l’arrogante Allemagne, Nancy affiche fièrement son dynamisme économique, culturel et scientifique.
Il faut donc poursuivre la lutte contre l’ennemi par tous les moyens. Le monde des arts et des sciences est en ébullition en ce début de siècle. L’Ecole de Nancy des Gallé, Majorelle, Daum, Vallin et autres Grüber rayonne au-delà de la frontière et jusqu’aux Amériques.
Les savants vont de découverte en découverte. Les études de Plank, Lorentz, Henri Poincaré, Einstein font autorité. « La découverte de nouveaux rayonnements illumine le ciel de la physique » écrit Charles Ancé dans la postface de sa bande dessinée consacrée au rayon N. Röntgen obtient le Nobel de physique en 1901, Becquerel et les époux Curie sont nobélisés en 1903. »

Plus puissant que le rayon X

Voilà le contexte dans lequel un éminent professeur de l’université de Nancy, René Prosper Blondlot, annonce avoir découvert un nouveau type de rayonnements : les rayons N. N comme Nancy.
L’université salue unanimement la découverte des rayons N. Car personne n’oserait mettre en doute la nature de ces rayonnements invisibles annoncés par un scientifique nancéien à la réputation intacte.
Mais quelles sont les propriétés de ce rayon N ? Euh… On ne sait pas très bien. On sait simplement qu’il serait bien plus puissant que le rayon X découvert par un Allemand, bien évidemment. Qu’il aurait des effets sur la pupille de l’œil lorsque le rayon touche la septième vertèbre (!)… Mais, surtout, qu’il renforcerait la luminosité de certains objets « se trouvant en état de contrainte physique ».
Ce charabia scientifique intrigue de nombreux physiciens. Ces derniers se demandent pourquoi le rayon N n’apparaît que lorsque les expérimentations sont conduites par Blondlot lui-même.
Le professeur rétorque d’une formule choc : « Il ne faut en aucun cas regarder fixement la source lumineuse dont on veut reconnaître les variations d’éclat. Il faut, pour ainsi dire, voir cette source sans la regarder sous peine de ne rien voir » !

« Le rayon N n’existe pas »

Pour y voir plus clair, au contraire, la revue Nature envoie le physicien américain Robert W. Wood à Nancy. Lequel se rend dans le laboratoire de Blondlot et assiste aux expérimentations. Mais, l’insu du professeur Nancy, le physicien américain enlève plusieurs appareils qui doivent déclencher le rayonnement N. Or, curieusement, Blondlot et ses assistants ne remarquent rien et affirment que l’expérience est positive.
L’article publié d’abord dans la revue Nature, traduit ensuite en français dans La Revue Scientifique, mettra un terme définitif au rayon de Nancy. « Le rayon N n’existe pas » tranche Robert W. Wood.
Pour les scientifiques nancéiens, Blondlot se serait laissé emporter par son enthousiasme et aurait victime d’autosuggestion puisque sa bonne foi ne saurait être mise en cause. Il est vrai qu’à la même époque Emile Coué développe à Nancy la méthode fondée sur l’autosuggestion.
A sa mort, en 1930, le Pr Blondlot fera don de sa propriété à la ville de Nancy qui l’aménagera et en fera un parc qui porte aujourd’hui son nom.

Nancy à la Belle Époque

Nancy à la Belle Époque (dessin Charles Ancé)
Nancy à la Belle Époque (dessin Charles Ancé)

La Bande dessinée de Charles Ancé consacrée au rayon N nous plonge dans le Nancy de la Belle Epoque, lorsque la population de la ville passe en quelques années de 50.000 habitants (1870) à 120.000 habitants (1914). Epoque où les écoles d’art et de médecine acquièrent une renommée internationale, où l’affaire Dreyfus oppose farouchement pro et anti, où cléricaux et anticléricaux font le coup de poing place Stanislas, où l’évêque de Nancy, Mgr Turinaz est trainé devant le tribunal correctionnel pour « violences et outrage à agents ».
Nancy au début du 20ème siècle, est une ville riche, vivante, prospère où le célèbre Buffalo Bill viendra présenter son grand spectacle de western. A Nancy, au début du siècle, on s’affronte aussi à travers des articles de presse, particulièrement virulents. Il existe un nombre impressionnant de titres : Le journal de la Meurthe, L’Impartial de l’Est (qui n’a d’impartial que le nom), L’Est Républicain (fondé en 1889), La Croix de l’Est, Le Cri de Nancy, L’Etoile de l’Est, Le Nouveau Nancy, La Vache enragée, mais aussi, Le Petit Antijuif de l’Est…
Il est vrai qu’à cette époque il n’y avait ni radio ni télévision et encore moins internet.

L’auteur, Charles Ancé.

Charles Ancé (auteur de BD historiques) (Photo fournie par l'auteur)
Charles Ancé (auteur de BD historiques) (Photo fournie par l’auteur)

Charles Ancé a commencé sa vie professionnelle à l’usine. Mais comme il n’était pas doué pour la soudure ou l’ajustage, il s’est orienté assez vite vers un job de bureau. La sécu. Puis, les cours du soir. Il est devenu éducateur au Haut Dul (1975-1986) tout en crayonnant quelques portraits. Avec talent. Il réalise des dessins animés pour France3, publie ses premières BD et termine comme concepteur multimédia. Depuis quelques années, il partage son temps entre écriture (il est passionné par l’histoire régionale et a publié une BD sur la guerre de la Hottée de pommes), les cartoons, et les émissions pour une radio associative du plateau de Haye. En attendant le prix Nobel de la BD qui lui sera attribué prochainement.

*Le rayon N de Charles Ancé aux éditiond Néreïah. 69 pages, 16 €.
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