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Affaire Epstein : Une nouvelle plainte vise Jack Lang

Des courriels extraits du dossier Epstein déclassifié pointent vers la création d’une société offshore commune entre l’ancien ministre français Jack Lang et le milliardaire américain Jeffrey Epstein. L’association AC !! saisit le Parquet national financier d’une nouvelle plainte circonstanciée.

Jack Lang à l'IEP de Toulouse en 2007 (Wikimedia Commons)
Jack Lang à l’IEP de Toulouse en 2007 (Wikimedia Commons)

D’après la plainte déposée par Maître Vincent Poudampa, une nouvelle salve judiciaire vient de s’abattre sur l’entourage de Jack Lang. L’association anticorruption AC !!, basée en Meurthe-et-Moselle, a déposé le 17 février 2026 une deuxième plainte auprès du Parquet national financier (PNF), complétant une première saisine datée du 6 février. Au cœur du dossier : une société offshore enregistrée dans le Delaware, baptisée Prytanée LLC, et des échanges électroniques qui, selon les plaignants, démontrent une collaboration financière directe entre l’ancien ministre de la Culture et le financier américain condamné Jeffrey Epstein.
« J’investis 20 millions de dollars. Jacques [c’est-à-dire Jack Lang] achète l’art. Aucune implication de ma part. Nous partageons les bénéfices à parts égales 50/50. » Jeffrey Epstein, courriel du 5 janvier 2016
L’affaire avait été révélée en février 2026 par Mediapart, qui publiait un article intitulé « Les intenses liens financiers de Jeffrey Epstein avec la famille Lang ». La lecture d’une partie du dossier Epstein déclassifié par le ministère américain de la Justice, avait alors fourni à AC !! les premiers indices. Mais c’est l’exploitation de nouveaux courriels — transmis par des lanceurs d’alerte — qui a conduit l’association à élargir et renforcer sa plainte.

Chronologie des faits selon les courriels

5 janvier 2016

Jeffrey Epstein propose à Jack et Caroline Lang la création d’un « Lang Art Fund » : il apporterait 20 M$ d’investissement, Jack achèterait des œuvres d’art, les bénéfices seraient partagés à 50/50. Epstein précise qu’il peut ne pas apparaître dans la structure.

16 mai 2016

Epstein écrit à Étienne Binant, futur administrateur de Prytanée LLC : « Caroline m’a suggéré de vous contacter directement pour discuter du projet Jacques. »

14 Juin 2016

L’avocat d’Epstein, Darren K. Indyke, répond à Binant sur la structuration juridique de la société. Il évoque les décisions qui nécessitent « le consentement conjoint de J+J » — supposément Jeffrey et Jack — et propose qu’un relevé mensuel des dépenses soit transmis automatiquement à « JE ».

6 mars 2018

Binant contacte Epstein pour signaler que Jack Lang est désormais « pleinement engagé » dans le projet, qu’il manque de liquidités pour acheter des œuvres d’art, et qu’il faut régler les frais de voiture et de chauffeur de Jack Lang imputés à la société.

Les preuves selon la plainte

Courriel n°1 · 5 janvier 2016 · Epstein → Lang

« Il peut appeler cela le Fonds d’Art Lang. S’il préfère que mon nom n’apparaisse pas, cela me convient aussi. S’il préfère, il peut également percevoir un salaire annuel pour l’administration. »
Ce premier courriel, traduit de l’anglais, est selon AC !! la pierre angulaire du dossier. Il révèle qu’Epstein était prêt à construire une structure financière sur-mesure pour la famille Lang, en gardant son propre nom dans l’ombre si nécessaire. La plainte souligne que cette volonté de dissimulation correspond à la définition même du blanchiment et de l’abus de droit fiscal.

Courriel n°3 · 14 juin 2016 · Binant ↔ Indyke

« Rassemblons les noms et finalisons avec les Lang. […] Un relevé mensuel des dépenses devrait être présenté sous format comptable dans les trois semaines suivant la clôture de chaque mois, sur demande à Jack et automatiquement à JE. »
Dans ce troisième échange, l’avocat d’Epstein détaille une gouvernance minutieuse pour Prytanée LLC : seuils de dépenses nécessitant l’accord conjoint des deux « J », reporting mensuel, règles d’achat. La plainte note que Darren K. Indyke, qui fut ensuite co-exécuteur testamentaire de la succession Epstein, était manifestement au cœur de l’opération.

Courriel n°4 · 6 mars 2018 · Binant → Epstein

« Jack est maintenant « pleinement engagé », me mettant en relation avec des personnes spécialisées dans l’art du Moyen-Orient et africain, mais je ne peux pas acheter. […] Il faut que Darren m’oriente vers une entreprise à qui facturer concernant l’entretien de la voiture de Jack. »
Ce courriel tardif, rédigé deux ans après la structuration initiale de la société, atteste selon les plaignants que le dispositif était bien opérationnel et que Jack Lang utilisait des ressources de Prytanée LLC à des fins personnelles, notamment une voiture avec chauffeur. Il mentionne en outre la participation de Lang à la Foire d’Art de Dubaï aux frais présumés de la structure.

Les infractions visées par la plainte

  • Fraude fiscale par utilisation d’une structure offshore pour dissimuler des revenus
  • Blanchiment de fraude fiscale via une société écran
  • Défaut de déclaration de comptes ou entités à l’étranger (CGI)
  • Abus de droit fiscal : structure artificielle dans le seul but d’éluder l’impôt
  • Recel — détention ou utilisation d’un bien issu d’un crime ou délit
  • Abus de biens sociaux — personnalités politiques impliquées dans la direction d’une société offshore
  • Complicité de l’auteur principal (structures servant à dissimuler des fonds)

Le volet Institut du monde arabe : une gouvernance épinglée

La plainte ne s’arrête pas aux affaires Epstein. AC !! a également exploité un rapport de la Cour des comptes consacré à l’Institut du monde arabe (IMA), dont Jack Lang fut le président pendant de longues années. Les magistrats de la rue Cambon y dressent un tableau sévère.
Selon ce rapport, le Haut Conseil de l’IMA « se réunit de moins en moins souvent » au point de ne plus figurer sur le site de l’institution, réduit à une « valeur consultative ». Le conseil d’administration, lui, est décrit comme une « chambre d’enregistrement » où « aucun projet stratégique n’a jamais été formellement soumis […] pour en débattre et l’approuver ».
« Les questions sensibles sont souvent éludées ou traitées rapidement. » Cour des comptes — Rapport sur la gouvernance de l’IMA

Détournement de fonds publics présumés

La plainte relève également des situations contractuelles jugées « juridiquement contestables » par la Cour : certains prestataires exerceraient des fonctions permanentes et hiérarchisées — assimilables à des emplois salariés — rémunérées par le biais de marchés publics, contournant ainsi le droit du travail et la commande publique. Un « conseiller spécial » y est décrit comme le « numéro deux de fait » de l’institution.
Sur le plan financier, la Cour des comptes note que l’IMA « enregistre un déficit d’exploitation sur toute la période », masqué par des produits financiers issus de réserves. AC !! y voit un risque d’insincérité de l’information transmise aux organes de gouvernance et aux financeurs publics.
Ces constats conduisent la plainte à envisager des qualifications pénales supplémentaires : détournement de fonds publics (art. 432-15 CP), favoritisme (art. 432-14 CP) et faux et usage de faux (art. 441-1 CP).

Que demandent les plaignants ?

L’association AC !!, représentée par Maître Vincent Poudampa, avocat au barreau de Bordeaux, sollicite l’ouverture d’une enquête préliminaire ou d’une instruction judiciaire sur l’ensemble des faits dénoncés. La plainte est déposée contre X — laissant aux magistrats du PNF le soin d’identifier formellement les personnes mises en cause — ainsi que contre toute personne ayant agi en qualité d’auteur, co-auteur ou complice.
Ni Jack Lang, ni Caroline Lang, ni aucun des autres protagonistes cités n’ont formulé de commentaires officiels sur cette seconde plainte au moment de sa transmission au parquet. La balle est désormais dans le camp du Parquet national financier, juridiction spécialisée dans les affaires de grande délinquance économique et financière.

Note de la rédaction : Cet article est rédigé sur la base des éléments figurant dans la plainte déposée par Maître Poudampa au nom de l’association AC !!. Les faits décrits sont des allégations ; aucune des personnes citées n’a été mise en examen à ce stade. La présomption d’innocence s’applique à tous les protagonistes.

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