Dans une allocution solennelle, le chef de l’État a condamné les exactions de la veille, annoncé un renforcement des pouvoirs des préfets et appelé les forces politiques et syndicales à condamner sans ambiguïté les violences. Ces violences posent une question plus profonde : celle de la remise en cause de l’autorité de l’État.

Par Bernard Aubin
Au lendemain d’une journée de mobilisation perturbée par les violences, Emmanuel Macron s’est adressé aux Français à 20 heures, en direct à la télévision. Un exercice rare, qui dit la gravité du moment : à six mois de la présidentielle, le pouvoir cherche à la fois à rétablir l’ordre et à ne pas laisser la colère sociale lui échapper.
Une journée de mobilisation dégénérée
Samedi, plusieurs centaines de milliers de personnes ont défilé contre la vie chère, rejointes par des lycéens et des étudiants. Des violences ont éclaté en marge des cortèges dans de nombreuses villes, comme Paris, Lyon et Marseille. Selon le dernier bilan diffusé dimanche soir, on dénombrait 2 397 interpellations et 997 policiers et gendarmes blessés, dont 7 grièvement. Ces chiffres restent provisoires. Commerces pillés ou incendiés, bâtiments publics dégradés, mairies attaquées : les
Un discours de fermeté
Le président a d’abord pointé la responsabilité de « factieux issus de groupuscules d’ultra-gauche, rejoints par de nombreux délinquants ». Il a cité les attaques contre les mairies de Limoges et de Marseille et contre la résidence du préfet à Bordeaux. Il a dit ressentir « de la colère » et « de la honte », et exprimé le soutien de la nation aux forces de l’ordre, aux élus et aux commerçants touchés. Une cellule de crise réunie lundi autour du Premier ministre doit mobiliser des aides rapides.
Sur le plan de l’ordre public, la mesure principale est un transfert de responsabilité vers le terrain : les préfets prendront les décisions en lien avec les maires, jusqu’à interdire certains rassemblements si nécessaire. Le garde des Sceaux a demandé aux procureurs la plus grande fermeté, et le chef de l’État attend un suivi judiciaire « exemplaire », conformément à une posture régulièrement prise en cas de dérive majeure. Il a aussi promis « toute la transparence » sur la stratégie de maintien de l’ordre et demandé au gouvernement de tirer les leçons d’un défaut d’anticipation et de renseignement.
Entendre la colère, sans excuser la violence
Le chef de l’État s’est attaché à distinguer les manifestants de ceux qu’il qualifie de casseurs. Il dit comprendre l’inquiétude liée au prix des carburants, conséquence selon lui d’un conflit dans le golfe Persique auquel la France n’a pas pris part, et se rendra dans les pays du Golfe pour sécuriser les approvisionnements. Il a également évoqué l’angoisse de la jeunesse : une plateforme ouverte par le ministère de l’Éducation nationale a recueilli plus de 100 000 contributions.
Il a appelé partis, syndicats et organisations professionnelles à condamner sans ambiguïté les violences, et annoncé que le Premier ministre les réunira dans les prochains jours, avant d’ouvrir une concertation avec lycéens, étudiants, enseignants, partenaires sociaux et élus.
L’ombre de la présidentielle
Le calendrier politique pèse sur toute l’allocution. Le chef de l’État a accusé ceux qui appellent à « créer le désordre » de vouloir « voler le débat » avant l’échéance de dans six mois. Sébastien Lecornu avait averti plus tôt que ces violences pouvaient constituer un « tour de chauffe » avant la présidentielle.
Une question plus profonde : la France, royaume de la politique de l’autruche ?
Au-delà d’annonces de circonstances bien prévisibles, ces violences relancent un débat de plus en plus prégnant. Ces attaques contre les mairies, les préfectures, les policiers et les commerces ne sont pas un accident, mais le symptôme d’une longue série de renoncements. Emeutes de 2023, violences urbaines à répétition : à chaque épisode, la même séquence d’indignation, de promesses de fermeté, puis d’oubli. En résumé, une politique de l’autruche consistant à nier l’impact de l’érosion des règles, des valeurs, de la culture générale, de la morale. Autant d’éléments indispensables à mener une vie commune harmonieuse.
Le pays paie aujourd’hui, au sens propre comme au figuré, des années de cécité, de laxisme, de « bobo attitude » et de politiquement correct, face à des situations de plus en plus intolérables. Le discours présidentiel lui-même reconnaît entre les lignes une défaillance d’anticipation.
Autre inquiétude : celle d’un État qui ne remplirait plus pleinement sa mission régalienne de protection des personnes et des biens. Certains commerçants ont défendu eux-mêmes leur magasin face aux délinquants, se faisant parfois molester par les casseurs. Qu’adviendra-t-il si une partie de la population était tentée de s’armer face aux défaillances de l’État ? La tentation de se faire justice soi-même pourrait à terme transformer le chaos en guerre civile. Attention, danger ! Il est urgent de freiner cette escalade !
Derrière la fermeté, l’aveuglement persistant ?
Les défenseurs de l’exécutif rappellent, pour se justifier, que les moyens policiers et judiciaires ont augmenté, que la législation a été durcie et que le nombre record d’interpellations traduit une réponse ferme. Reste à voir les peines qui seront au final prononcées et réellement exécutées. Tandis qu’à gauche, on met plutôt en avant la gestion du maintien de l’ordre et les causes sociales de la colère : pouvoir d’achat, précarité, perspectives de la jeunesse.
Lucidité et fermeté, sous peine d’explosion sociale
La situation actuelle exige de la lucidité et de la fermeté à l’égard des casseurs. Lucidité pour reconnaître les failles, entendre les revendications légitimes et ne pas les confondre avec la casse. Fermeté pour poursuivre rapidement les auteurs de violences, les condamner à des peines exemplaires, et garantir la sécurité des personnes et des biens. L’équilibre est très précaire. La mort ou la blessure grave d’un manifestant, d’un policier ou d’un commerçant pourrait transformer une crise sociale en poudrière dont l’incendie deviendrait incontrôlable, comme l’a montré l’été 2023 après la mort de Nahel. C’est pourquoi cette fermeté doit s’accompagner d’une maîtrise proportionnée de la force et d’une transparence totale sur chaque incident grave.
Reste à savoir si les annonces d’Emmanuel Macron suffiront à calmer le jeu. Les interdictions de rassemblements, déjà critiquées lors de précédentes mobilisations, devront respecter le droit de manifester et les impératifs de protection de la population et des bien. L’exécutif sera jugé, d’ici la présidentielle, sur sa capacité à rétablir l’ordre autant qu’à répondre à la colère qui l’a nourri.