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Retour sur la troublante affaire Fillon

A huit jours du jugement que rendra le tribunal correctionnel de Paris, le 29 juin 2020, on apprend que la justice aurait été instrumentalisée. Par qui ? Pour quoi ? Retour sur une manipulation cousue main.

Eliaane Houlette
Eliane Houlette auditionnée le 10 juin 2020 à l’Assemblée nationale (capture vidéo A.N.)

L’opinion publique avait pratiquement oublié cette drôle d’affaire politico-juridico-médiatique. Jusqu’au procès, en mars 2020, de l’ancien Premier ministre et ex-candidat à la présidentielle, François Fillon et de son épouse, Pénélope. L’ancien Premier ministre était poursuivi de « détournement de fonds publics et recel, abus de biens sociaux et manquement aux obligations déclaratives de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique. » Son épouse répondait de « complicité et recel de détournement de fonds publics et recel d’abus de biens sociaux » pour des emplois fictifs présumés. Un troisième prévenu, Marc Joulaud, maire de Sablé-sur-Sarthe (candidat à sa propre réélection), comparaissait pour détournement de fonds publics. Le procès s’est achevé le 11 mars et le délibéré du tribunal correctionnel de Paris est attendu pour le 29 juin 2020.

Qui ? Pourquoi ?

Trois ans après la révélation des faits, le jugement du tribunal de Paris, quel qu’il soit, serait passé quasiment inaperçu. Il aurait fait l’objet d’un petit entrefilet dans les journaux, si l’ancienne procureur du Parquet National Financier (PNF), n’avait fait de troublantes révélations. Le 10 juin dernier, Eliane Houlette, auditionnée à l’Assemblée nationale par la commission d’enquête sur les obstacles à l’indépendance du pouvoir judiciaire, évoquait « les pressions » dont elle a fait l’objet durant l’affaire Fillon. De qui ? Du parquet général. C’est-à-dire du pouvoir politique. Le garde des Sceaux de l’époque s’appelait Jean-Jacques Urvoas et le président de la République, François Hollande.
L’ancienne haut magistrate a expliqué devant les députés que les pressions s’exprimaient notamment en termes de « remontées d’informations » et cela « à un rythme soutenu ». Elle évoque un « contrôle très étroit », une « pression très lourde » avec « des demandes de transmission rapide » sur les actes d’enquête ou les auditions, des requêtes « d’un degré de précision ahurissante. »
C’est à la suite de ces « pressions » qu’elle aurait ouvert plus rapidement que prévu une information judiciaire.

Justice instrumentalisée?

Si c’est vrai, c’est scandaleux. Mais on est en droit de se demander si un magistrat à la tête du parquet national financier, est aussi perméable aux pressions politiques qu’elle le prétend. Et l’on peut surtout se demander pourquoi, en juin 2019, répondant à un journaliste de Marianne, Eliane Houlette affirmait : « Je peux vous certifier qu’en cinq ans et demi, je n’ai jamais subi aucune pression. Ni reçu aucune consigne. Ni de Christiane Taubira, ni de Jean-Jacques Urvoas, ni de Nicole Belloubet. Pas plus que de la Chancellerie, ou du parquet général. J’ai travaillé ici en toute liberté.»
Surprenant ! Reste que, au terme de son audition devant l’Assemblée nationale, Eliane Houlette relance l’idée d’une justice instrumentalisée à des fins politiques. Faut-il la croire ?

Joué d’avance

Les époux Fillon, dimanche, à La villette
Les époux Fillon, dimanche, à La villette (capture BFMTV)

Rappelons-nous que cette « affaire Fillon » explose comme une bombe politique en pleine campagne pour les présidentielles. Tout semblait joué d’avance. L’ancien Premier ministre de Nicolas Sarkozy devait prendre l’Elysée sans aucune difficulté puisqu’il a été reconnu vainqueur au second tour de la primaire à droite, le 27 novembre 2016. Il s’était imposé en lançant cette formule devenue célèbre « Il ne sert à rien de parler d’autorité quand on n’est pas soi-même irréprochable. Qui imaginerait un instant le général de Gaulle mis en examen ? » Finalement, François Fillon sera rattrapé par la justice, comme dans l’histoire de l’arroseur-arrosé.
C’est un article du Canard Enchaîné qui a mis le feu aux poudres, le 24 janvier 2017. Le journal satirique révèle que l’épouse de François Fillon a touché de fortes sommes d’argent comme attachée parlementaire alors que son emploi était fictif. Dès le lendemain (!), le 25 janvier 2017, Parquet National Financier (PNF) ouvrait une enquête préliminaire, puis, dans la foulée, une information judiciaire confiée à trois juges du pôle financier. Étrange précipitation.
Depuis ce début janvier 2017, le feuilleton politico-judiciaire ne cessa d’alimenter les gazettes, apportant chaque jour, ou plutôt chaque semaine, son lot de révélations plus croustillantes les unes que les autres. Mais qui alimentait la machine à fabriquer de l’info ?

Quelles sources ?

Difficile de croire l’ancien Premier ministre quand il parle de « machination » ou d’un hypothétique « cabinet noir de l’Elysée ».
Pourtant, les journalistes, aussi brillants soient-ils, qu’ils écrivent pour le Canard ou pour toute autre publication, n’inventent pas les informations qu’ils donnent à leurs lecteurs. Pas plus celles qui visent la famille Fillon que les autres. Les journalistes s’abreuvent forcément à des sources. Il faut donc qu’on leur donne accès à certains dossiers. Il convient donc de s’interroger sur les sources à l’origine de ce scénario si finement ciselé, publié après les primaires à droite. Car il ne peut pas être le fruit du hasard.
Alors qui ? Et pourquoi ?
Il y a fort à parier que si Fillon n’avait pas remporté la primaire à droite, on n’aurait jamais entendu parler des salaires mirobolants de son épouse et de ses enfants, de ses costards de luxe offerts par un avocat, de ses montres à 15.000 balles et autres menus avantages scandaleux. Seulement voilà, il a gagné. Et tout semblait le conduire sur le perron de l’Elysée, le 7 mai 2017.
Pourquoi lui barrer la route ?

Ami de la Russie

Pour chercher une réponse, il faut regarder son projet et ses amitiés politiques, comme nous l’avons déjà écrit. François Fillon était un candidat de la droite républicaine la plus classique. L’ancien Premier ministre a construit son programme sur le libéralisme pur et dur : suppression de 500.000 fonctionnaires, suppression des 35 heures, réduction de la dépense publique de 100 milliards en 5 ans. Bref, rien de réjouissant pour les Français. Mais rien non plus d’extravagant.
Là où Fillon se distinguait, c’était en matière de politique étrangère. On le sait, l’ancien Premier ministre est « un ami » de la Russie. Et plus particulièrement de Vladimir Poutine. Les deux hommes s’apprécient. Par les temps qui courent, ça fait désordre. Si François Fillon admettait quand même « la dérive russe », le candidat à l’Elysée prônait toujours un rapprochement politique, économique et culturel avec Moscou. L’Europe de l’Atlantique à l’Oural chère au Général. C’était aussi pour lui, catholique pratiquant, une façon de protéger les chrétiens d’Orient persécutés.
Cette ligne diplomatique était aux antipodes de celle conduite par Paris depuis longtemps. Elle déplaisait à la communauté internationale qui a pris des sanctions contre la Russie après l’annexion de la Crimée et la crise en Ukraine. Pire. Pour mettre fin à la guerre en Syrie, le candidat à l’Elysée prônait une alliance avec Bachar El-Assad. Et il proposait d’associer l’Iran et la Russie à la recherche d’une solution car, dit-il, « leur influence sur les mouvements chiites et sur l’évolution du régime de Damas est cruciale. »

Officines et services de renseignement

Dans tous les états-majors de la coalition on s’étranglait de rage. Et dans les chancelleries du monde on s’inquiétait des positions du futur président français.
Enfin, François Fillon a proposé à Angela Merkel une coopération militaire fondée sur la mise en commun de moyens nationaux et la création d’une industrie européenne de la Défense. Un pied de nez à l’OTAN qui installait alors ses missiles dans le sud de la Roumanie au grand dam de la Russie.
Cette nouvelle politique de la France, en rupture totale avec l’organisation du monde conçue par « la communauté internationale » n’était pas acceptable aux yeux de ceux qui veulent se débarrasser de Bachar El-Assad et ramener la Russie à la raison. Il fallait coûte que coûte la contrer.
Dès lors, les choses deviennent plus simples à comprendre. Il a suffi à l’une des nombreuses « officines » qui grouillent dans notre beau pays, de rendre public via la presse « le dossier Fillon » connu de tous les services de renseignements français et étrangers, pour éliminer « le » candidat indésirable. Selon un timing serré, un scénario millimétré et un feuilletonnage digne des meilleures séries télévisuelles.
Un travail de pros. Qui peut dire le contraire ?

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