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Les dépenses de santé sont-elles négociables ?

Point-de-vue. L’ancien secrétaire d’État au Budget s’interroge sur les dépenses de santé qu’il conviendra de faire dans l’avenir : »augmenter les cotisations, les impôts ou TVA, laisser le champ libre à l’assurance privée, il faudra faire des choix » dit-il.

Christian Eckert, ancien secrétaire d'Etat au Budget (DR)
Christian Eckert, ancien secrétaire d’Etat au Budget (DR)

par Christian Eckert

Des chiffres : Le Produit Intérieur de la France (PIB) est la richesse produite dans notre pays en une année : environ 2 300 Milliards d’Euros. Les dépenses courantes de santé en France sont de l’ordre de 270 Milliards d’Euros. La France consacre donc tous les ans quasiment 12% de sa richesse à la santé. C’est 5 points de moins que les États-Unis, à peine moins que la Suisse, et bien plus que tous les autres pays de l’OCDE.
Mon propos est ici de souligner de façon simple et non polémique les évolutions constatées ces dernières années et qui devraient se poursuivre dans les années à venir.
De façon très factuelle, trois constats semblent devoir être partagés

  • La population française augmente de 0,3% tous les ans. C’est essentiellement la conséquence d’un taux de natalité soutenu (1,9%). Le solde migratoire ne représente en fait qu’un quart des 200 000 français supplémentaires d’une année à l’autre.
  • La durée de vie des français augmente. Au cours des 60 dernières années, les hommes comme les femmes ont gagné 14 ans d’espérance de vie en moyenne. Les dépenses de santé augmentent évidemment avec l’âge.
  • Les progrès de la médecine génèrent des coûts sans cesse plus élevés. Les exemples pullulent, parmi les médicaments comme pour les technologies mises en œuvre.

Faire des choix

Pour ces trois raisons que nul ne conteste, toutes choses égales par ailleurs, les dépenses de santé augmentent spontanément de 3,5% par an. Si on rembourse de la même façon, si on garde les structures hospitalières inchangées, si les pratiques continuent comme avant, l’évolution des dépenses de santé sera environ deux fois plus rapide que l’évolution de nos richesses (de notre PIB).

Depuis une dizaine d’année, tous les gouvernements ont donc pris des mesures d’économies pour contenir l’augmentation des dépenses de santé et l’aligner sur la croissance du PIB (franchises, génériques, suppressions de personnels, numérus clausus, limitation des prises en charges…). Les difficultés des patients et des personnels soignants trouvent ici en grande partie leur origine. En 10 ans, les dépenses de santé sont passées de 11,1% du PIB à 11,8%, soit une augmentation plutôt contenue. Mais une économie tout de même. Plus d’économie déstabilise le système.
Notre pays doit en fait réfléchir sur ces questions de façon responsable, scientifique et humaniste. Faire toujours plus d’économies, augmenter les cotisations, les impôts ou TVA, laisser le champ libre à l’assurance privée, il faudra faire des choix.

L’Europe épargnée ?

J’écrivais le post ci-dessus en août dernier, eu égard aux mouvements sociaux des personnels soignants.
Au moment où certains s’interrogent (légitimement) sur le dimensionnement de notre système de soins face à la crise sanitaire due au Covid-19, ce propos reste d’une acuité brulante.

J’avoue que le Secrétaire d’État au Budget que j’ai été s’interroge souvent sur sa responsabilité personnelle dans le manque de capacité hospitalière qui semble se dessiner aujourd’hui… La lecture d’un article du Monde qui dresse le portrait de Jérôme Salomon, l’actuel Directeur Général de la Santé est édifiante, même si la réalité ne rassure pas : « Les chercheurs, les budgétaires de Bercy, lui-même (Jérôme Salomon) savent parfaitement que nombre d’épidémies antérieures n’ont pas été aussi terribles que prévu. Il peut les énoncer sans fin.

Dans les années 1990, les Britanniques avaient ainsi évalué à près de 200 000 le nombre de cas potentiels de transmission de la maladie de Creutzfeldt-Jakob (la « vache folle ») de l’animal à l’homme. Pour finir, il y a eu moins de 200 cas dans le monde. En 2003, l’épidémie de SRAS, venue de Chine, n’a pratiquement pas eu d’effet en Europe.
L’épidémie de grippe A (H1N1), en 2009 ? La France en a surtout retenu l’achat par la ministre de la santé de l’époque, Roselyne Bachelot, de 94 millions de doses de vaccins pour 712 millions d’euros. Une politique de prévention trop précautionneuse (moins de 8 % des Français se sont fait vacciner), qui a valu à Mme Bachelot d’être non seulement moquée, mais aussi assignée en justice, épinglée par la Cour des Comptes et auditionnée par des commissions d’enquête parlementaires.
Le virus Ebola, qu’on imaginait déjà en 2013 déferler en France depuis les foyers d’immigrés africains, est resté confiné à l’Afrique anglophone. Et si le Covid-19 allait lui aussi rester cantonné à l’Asie et épargner l’Europe ? »

Poursuites pénales

En matière d’économies budgétaires, rien n’est plus difficile que de « passer au tamis » les dépenses de santé. J’ai de multiples exemples en tête (appareils contre l’apnée du sommeil largement inutilisés, transports sanitaires souvent facilement remboursés, médicaments anti-cancéreux hors de prix d’une efficacité très limitée….). Mais aucun argument financier ne sera audible par un proche du patient concerné !

La Cour des comptes, certains journalistes et quelques parlementaires influents sont souvent prompts à pointer l’inaction des Ministres et l’inflation des dépenses…. Mais la réduction d’un stock de masques dont l’utilisation était hautement improbable sera sans doute aujourd’hui dénoncée comme une imprévoyance majeure passible de poursuites pénales….
A l’heure où la croissance semble plombée lourdement (elle était déjà bien modeste avant la crise sanitaire), la place des dépenses de santé devra être l’objet d’un débat national profond. Au-delà des poncifs faciles trop souvent répandus une fois que l’improbable se réalise.

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