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Le clivage France-Italie, premier acte de la campagne des européennes

La France et l'Italie dans l'Union européenne (France-italy-map.svg - Wikipedia)
La France et l’Italie dans l’Union européenne (France-italy-map.svg – Wikipedia)

Cyrille Bret, Sciences Po – USPC

Après l’avoir rappelé pour consultations, la France vient d’annoncer le retour de son ambassadeur en Italie. Par ce geste, elle entendait protester contre les positions hostiles à l’exécutif français des deux vice-présidents du conseil italien, Luigi Di Maio et Matteo Salvini. Le premier s’est rendu en France soutenir les « gilets jaunes » lle 5 février, et le second a multiplié les déclarations contre Emmanuel Macron depuis plusieurs mois.

Cet événement diplomatique, sans précédent depuis le deuxième conflit mondial, manifeste une dégradation importante des relations politiques bilatérales entre les deux gouvernements. Il ouvre aussi le premier acte de la campagne électorale en vue des européennes du 26 mai prochain.

On peut considérer que les deux leaders italiens se sont rendus coupables d’ingérences caractérisées dans la vie politique nationale, comme l’a indiqué le ministre des Affaires étrangères français, Jean‑Yves Le Drian. On peut, au contraire, estimer que les pouvoirs publics français ont eu une réaction outrée, comme leur alliée locale, Marine Le Pen, l’a répété sur les médias nationaux. Mais l’interrogation demeure : pourquoi une telle passion politique transalpine alors même que, structurellement, les deux pays sont intimement liés y compris sur la scène politique européenne ?

La relation bilatérale franco-italienne pâtit des conjonctures nationales (interne à l’Italie ou spécifique à la France) mais aussi d’un vaste mouvement de recomposition des forces politiques à l’échelle continentale.

Des rivalités internes au gouvernement italien

La première raison de cette crise transalpine est italienne. C’est la conséquence des élections générales de mars 2018. Et c’est la manifestation d’une rivalité exacerbée entre les partenaires de la coalition gouvernementale : la Ligue (anciennement du Nord) de Matteo Salvini et le Mouvement 5 étoiles (M5S) de Luigi di Maio auparavant dirigé par Beppe Grillo.

Ces deux partis avaient été les grands vainqueurs des sénatoriales et des législatives avec plus de 37 % des voix pour la Ligue et plus de 32 % des voix pour le M5S, contre 22 % des voix pour la coalition de centre-gauche sortante menée par Matteo Renzi. Après des négociations difficiles, et sous la menace de nouvelles élections convoquées par le président de la République italienne, les deux vainqueurs avaient réussi à conclure un accord de coalition portant Giuseppe Conte à la tête du conseil des ministres italiens, flanqué de deux vice-présidents, les leaders qui aujourd’hui vilipendent le président français.

Entre les deux partenaires, la rivalité s’est installée dès les débuts du gouvernement. En particulier, Matteo Salvini vise à supplanter le M5S. Dans les médias, il a multiplié les sorties contre l’Europe accusée de favoriser l’afflux de migrants et de laisser l’Italie démunie. Il a ainsi placé le M5S dans la position du parti défendant l’Union européenne et la vocation historique de l’Italie. Ce qu’il a fait timidement dans un premier temps.

Mais, face aux sondages favorables à Matteo Salvini et à l’occasion du mouvement des « gilets jaunes », le M5S a vite renoncé à ses positions européennes. Il a emboîté le pas à la Ligue, en proposant aux « gilets jaunes » sa plate-forme numérique, en accusant la France d’appauvrir l’Afrique, puis en annonçant la fin de l’ère Macron et, enfin, en se rendant en France récemment. Ainsi, Luigi di Maio s’est engagé dans la surenchère : il a placé sa survie politique dans l’anti-macronisme.

Les relations franco-italiennes font donc aujourd’hui les frais d’une rivalité interne entre les deux leaders populistes italiens issus des élections générales de 2018.

France-Italie, une relation bilatérale perturbée par les « gilets jaunes »

La deuxième raison majeure de cette crise bilatérale tient à la préparation, en France comme en Italie, de la campagne électorale en vue des européennes de mai 2019.

Côté italien, chacun des deux leaders italiens chercher à s’arroger le statut de principal opposant à la présidence Macron. Loin d’être conjoncturelle ou passagère, cette crise illustre la stratégie de rupture les deux partis ont utilisé pour se hisser au pouvoir en Italie. Depuis sa création en 1989, la Ligue prône le rejet des partis traditionnels (démocratie-chrétienne au premier chef) et de leurs engagements européens. Et le M5S s’est construit opposition farouche (voire vulgaire) aux élites installées.

En France, Salvini et Le Pen ont cultivé leur alliance historique, appelant régulièrement à voter l’un pour l’autre, siégeant ensemble au Parlement européen au sein du groupe Europe des Libertés et des Nations (ENL), tenant des meetings communs. Matteo Salvini se place à l’avant-garde du rejet de l’islam, des migrants et des demandeurs d’asile – assimilés les uns aux autres sans autre forme de procès. Sur le thème des migrations, Matteo Salvini a même pris un avantage sur son alliée française : en tant que ministre de l’Intérieur, il est en position de refuser aux navires de migrants l’accès aux côtes italiennes.

Côté français, la présidence Macron a pour ligne directrice la relance de l’Europe et la lutte contre les partis nationalistes et les mouvements populistes. Dans les sondages comme sur l’échiquier politique, le principal opposant à cibler est le Rassemblement national. En effet, les sondages actuels donnent LREM et le RN au coude à coude pour les élections européennes nettement devant Les Républicains et la France Insoumise. Le principal combat se livre donc entre LREM et ce qui apparaît comme une branche de la Ligue, le RN.

Le mouvement des « gilets jaunes » a précipité la polarisation transalpine : le Rassemblement national n’a pas ouvertement récupéré le mouvement alors que La Ligue et le M5S ont, eux, saisi les revendications antisystème pour s’inviter dans le débat français et appeler ouvertement à la fin de la présidence Macron. De là à prendre symboliquement la tête de la contestation, il n’y a qu’un pas que les deux leaders italiens essaient de franchir.

L’accès de fièvre transalpin tient donc aussi à des facteurs très hexagonaux.

L’Italie tente de constituer un bloc contre le couple franco-allemand

L’objectif structurel des leaders italiens dans cette dispute bilatérale est de lancer leurs campagnes pour les élections européennes de mai 2019.

Matteo Salvini sillonne l’Europe pour bâtir une coalition. Son premier objectif est le parti du premier ministre hongrois, le Fidesz. Lors de sa conférence de presse conjointe avec Viktor Orban à Milan, le 29 août 2018, Matteo Salvini a repris la principale récrimination de la Hongrie et du Groupe de Višegrad envers Bruxelles : la politique migratoire de l’Union mettrait en danger l’identité culturelle de l’Europe et le principe de souveraineté nationale. Il a ainsi amorcé une « convergence des luttes » nationalistes propre à séduire en Slovaquie, en Tchéquie et au-delà.

Il exploite une conjoncture particulière, car le Fidesz voit son affiliation traditionnelle au Parti populaire européen (PPE) discutée. Le PPE n’a pas soutenu la Hongrie, en septembre dernier, quand le Parlement européen a voté pour les sanctions prévues à l’article 7 du Traité sur l’Union européenne en cas de graves risques pesant sur les droits fondamentaux. Toutefois le PPE n’a pas exclu le Fidesz…

Le deuxième objectif de Salvini est l’alliance avec le PiS au pouvoir en Pologne. Lors d’un déplacement à Varsovie, le 9 janvier 2019, il a signé avec ses dirigeants un accord antimigrations en dix points. Là encore, il exploite la conjoncture : le gouvernement polonais est, lui aussi, en butte à la procédure de l’article 7 en raison de ses réformes constitutionnelles. En outre, dans le prochain Parlement européen, le PiS sera privé de son principal allié, le Parti conservateur britannique (Brexit oblige) et devra chercher un groupe. De là à rejoindre la Ligue…

Quant au M5S, il est aujourd’hui engagé dans une recherche d’alliés à l’échelle continentale. En effet, ses principaux partenaires pour former un groupe au Parlement européen, les élus indépendants britanniques quitteront eux aussi le Parlement européen. Le M5S doit se trouver une place sur l’échiquier politique européen. Il se signale bruyamment en s’opposant à la présidence Macron et espère ainsi se rallier des partis eux-mêmes isolés lors de la prochaine mandature européenne.

À Bruxelles, une recomposition des forces politiques en vue ?

Ce qui est aujourd’hui en jeu dans les relations franco-italiennes, c’est une recomposition continentale des forces politiques. Jusqu’ici, le Parlement européen et la Commission européenne étaient largement dominés par le Parti Populaire européen (PPE), suivi par les sociaux-démocrates du S&D. Ces deux forces sont en effet majoritaires au Parlement européen sortant avec – respectivement – 217 et 187 sièges sur 750 au total.

Matteo Salvini veut recomposer la scène politique européenne pour contester le leadership de ces partis historiquement pro-européens. Pour compter au Parlement il doit rassembler 25 eurodéputés issus d’au moins sept États membres. Les 27 eurodéputés dont les sondages créditent la Ligue doivent constituer l’épine dorsale d’un groupe où pourraient siéger, sous réserve qu’ils soient réélus, les 20 députés du RN français, les 5 représentants du FPÖ autrichien, les 4 députés PVV néerlandais et les élus de partis comme les populistes du SPD tchèque, ceux du Vlaams Belang belge… Fort d’un groupe parlementaire dont il maîtriserait les principaux éléments et la ligne, Salvini entend peser sur la nomination du président du Conseil européen, puis sur l’attribution des postes de Commissaires européens.

Quant à Emmanuel Macron, il a lui aussi pour ambition de modifier les équilibres au Parlement européen comme il l’a fait en France en renouvelant l’échiquier politique. Ainsi, les libéraux du groupe ALDE ne sont que le quatrième groupe parlementaire actuel avec 68 eurodéputés. Se positionner comme le rempart le plus solide contre une vague nationaliste en Europe est la ligne rouge de la campagne qui s’annonce. Et l’opposition avec les deux leaders italiens met en évidence le clivage entre les progressistes et les nationalistes.

L’accès de fièvre franco-italien n’est que la préfiguration de la fièvre électorale qui va saisir le continent en mai pour les élections européennes.The Conversation

Cyrille Bret, Enseignant, Sciences Po – USPC

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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