Le melon de Gérald Darmanin

Le 7 mai 2017, Emmanuel Macron est élu président, et Édouard Philippe désigné Premier ministre le 15 mai. Il est temps pour moi de faire place nette (extrait de Un ministre de devrait pas dire ça de Christian Eckert, ancien secrétaire d’État au budget).

Par Christian Eckert

Christian Eckert, ancien secrétaire d'Etat au Budget (DR)
Christian Eckert, ancien secrétaire d’Etat au Budget (DR)
"Un ministre ne devrait pas dire ça" de Christian Eckert chez Robert Laffont. 19 €
“Un ministre ne devrait pas dire ça” de Christian Eckert chez Robert Laffont. 19 €

En fin de mandat, un ministre fait ses cartons. Au sens propre comme au sens figuré. Depuis quelques jours, j’emballe, je jette, je débarrasse… Les pots de remerciement s’égrènent, avec les huissiers, les douaniers, les secrétaires, les chauffeurs, les officiers de sécurité, le personnel de l’appartement, des cuisines… Je sais l’instant particulier, mais il était attendu. Attendu d’abord dans le sens “prévu”. Attendu aussi dans le sens “espéré”. Trois ans de Budget, ça vous rince un homme, même un costaud de Lorraine.
Un ministre reste en fonction jusqu’à la nomination de son successeur. C’est une période particulière. J’expédie les affaires courantes. De temps en temps un parapheur arrive, nécessitant quelques signatures de routine. Le cabinet fait relâche. Les conseillers baguenaudent, jouent aux cartes au milieu des cartons.
Nos quelques biens personnels ont quitté l’appartement de Bercy pour rejoindre la Lorraine. Il n’y reste que quelques affaires de toilette et du linge de rechange. Laurence est encore là ce lundi, soucieuse d’être à mes côtés lors de la passation de pouvoir traditionnelle. La nomination du nouveau gouvernement est attendue pour le lendemain, un mardi. Nous devrions donc pouvoir rentrer chez nous le mardi soir, une fois le nouveau ministre installé.

De l’opportunisme en politique

Gérald Darmanin est ministre des Comptes publics (photo Wikipedia)
Gérald Darmanin est ministre des Comptes publics (photo Wikipedia)

En ce début d’après-midi ensoleillé du lundi, nous allons tous les deux marcher un peu dans le quartier. Ce n’est pas folichon, mais mieux que de ruminer en tournant en rond dans les bureaux vides et aseptisés de l’Hôtel des ministres. Mon Smartphone annonce que la nomination du gouvernement est reportée d’une journée. Officiellement, c’est pour passer « au scanner » la situation judiciaire et fiscale des entrants. Les affaires autour de Richard Ferrand, François Bayrou et quelques autres montreront que ces prétendues investigations n’auront servi à rien.

Et connaissant les choses de l’intérieur, je sais que l’administration peut faire très vite. La vraie raison – et c’est toujours comme ça – est davantage liée aux négociations et à l’ajustement des équilibres politiques qui prennent plus de temps que prévu….
Je propose alors à Laurence de nous éviter une dernière nuit à Bercy. Le TGV Est permet de rejoindre Metz en 1h30. Nous dînerons et dormirons enfin à la maison et je reviendrai seul tranquillement le lendemain matin pour attendre mon successeur et lui donner les clefs. Laurence est tout sourire, et nous filons à la gare, soulagés de quitter cette ambiance pesante.
Je me retrouve donc le lendemain dans le bureau du 5° étage pour une dernière journée.

En milieu de matinée, Gilles Carrez m’appelle gentiment. Ses appels ne sont pas fréquents et toujours justifiés. Député de droite, rapporteur général – avant moi – à la Commission des finances de l’Assemblée, Gilles en assure la présidence depuis 2012. Nous nous connaissons bien et nous nous estimons au-delà de nos opinions politiques. Nous avons eu les mêmes difficultés, savons le travail colossal que nécessitent nos fonctions et mesurons l’ingratitude envers celles et ceux qui souvent font le « sale boulot ».

L’appel de Gilles Carrez n’est cette fois pas motivé par nos relations de travail. Il me dit simplement son respect pour mon engagement sans relâche à mon poste. Il me dit penser à moi et à la difficulté de ces derniers moments. Je le sais sincère et désintéressé, ce qui est assez rare en ce moment.
À la fin de cet échange amical, je lui demande s’il a des informations sur la personne qui pourrait être nommée au Budget. Il me dit alors avoir le matin même appris de bonne source – à droite, donc – que Gérald Darmanin prendrait ma place. Un SMS d’Émilie, mon attachée de presse, évoque aussi cette hypothèse circulant parmi les journalistes.
Les bras m’en tombent. Gérald Darmanin n’a jamais été à la Commission des finances. Je ne me souviens pas l’avoir entendu dans un débat budgétaire. Il fait partie, dans mon souvenir, des jeunes francs-tireurs de l’UMP, puis des Républicains, parmi les plus à droite. Ancien directeur de campagne de Christian Vanneste – condamné pour homophobie –, il est catalogué par certains dans la zone grise entre la droite et l’extrême droite. C’est lui qui, un jour, a osé le pire en qualifiant Christiane Taubira de « tract ambulant pour le Front national ».

À 15 heures, mon cabinet est au complet dans mon bureau pour écouter l’annonce de la composition du gouvernement. Bruno Le Maire remplace Michel Sapin et Gérald Darmanin sera bien ministre du Budget. Deux ministres issus du principal parti de droite seront à Bercy. Ainsi en a décidé le nouveau président.

« Le roquet a appelé ! »

J’exprime ma surprise devant mes collaborateurs, puis je souhaite la réussite du pays afin d’éviter l’avènement de Marine Le Pen.
Je monte immédiatement d’un étage pour envisager, avec Michel Sapin, le déroulement des passations de pouvoir. Michel me lance derechef : « Le roquet a déjà appelé ! » J’hésite et ne comprends pas bien. « Qui ? Darmanin ?… »
Michel me confirme avoir reçu, deux minutes plus tôt, un appel de Darmanin pour convenir de l’heure et des conditions de la passation des pouvoirs. Michel lui a réponds de voir cela avec moi… Logique : Le Maire remplace Sapin, et Darmanin remplace Eckert.
Michel Sapin a toujours été pour moi un ministre attentionné. Bien d’autres secrétaires d’État m’ont confié avoir été méprisés par leur ministre de tutelle – y compris à Bercy ! Michel, lui, m’a toujours laissé beaucoup de latitude, m’a fait profiter de son expérience ministérielle et de sa proximité avec François Hollande et a pris soin d’avoir avec moi des échanges directs, francs et amicaux.

Là, Michel est embarrassé… « Darmanin ne veut pas de passation avec toi… Il est ministre et tu n’étais que secrétaire d’État… Il en fait un fromage ! »… Un « melon » plutôt ! Les vexations commencent tôt en macronie… Mais Michel m’indique avoir refusé les exigences de mon successeur. Sapin accueillera Le Maire et Eckert Darmanin.
Je réponds à Michel de faire pour le mieux, que tout cela m’indiffère – je n’ai qu’une idée en tête : quitter Paris et retourner chez nous – et lui demande seulement de faire vite pour que j’attrape le dernier train…
À 15h30 environ, Gérald Darmanin m’appelle. Quand même… Après mes félicitations républicaines, il me fait part de son problème protocolaire et me sonde sur mes intentions… « Tu comprends, je suis ministre de plein exercice, tu ne l’étais pas… » Je lui rétorque que cela m’est égal – en langage plus épicé… –, qu’il se mette d’accord avec Michel Sapin et Bruno Le Maire et que je m’adapterai sans susceptibilité, quitte à partir sans tambours ni trompettes.
Une heure plus tard, Michel Sapin me fait état des négociations en cours : Darmanin exige que Michel Sapin soit là et prononce deux mots d’accueil avant de me passer la parole pour le traditionnel discours de passation. Michel n’a rien « dealé » sans connaître mon avis. Je lui confirme que je n’en ai rien à f…… et que seul compte pour moi la possibilité de me rendre à temps à la gare de l’Est.

Nous procédons ainsi. L’honneur est sauf, et le nouveau ministre est accueilli par un homme de son rang tout en écoutant un discours de celui qui l’a précédé. L’entretien traditionnel entre les ministres se déroule à trois. Nous y échangeons quelques banalités convenues sur les réformes en cours, la situation budgétaire et l’ambiance sociale dans le ministère. Gérald Darmanin nous dit des choses gentilles, tout le contraire de ce qu’il fera après… Bienvenue en macronie.

Ce type de comportement m’insupporte. J’ai cherché durant mon parcours politique, aux différents postes que j’ai occupés, à garder la tête froide. Devant les honneurs qui m’étaient rendus, j’ai plus éprouvé de gêne que de plaisir. J’ai souvent éconduit mon officier de sécurité, soucieux de porter moi-même le cartable d’écolier qui ne quitte jamais. Quand Manuel Valls me voyait débouler dans son bureau, il me disait en plaisantant : « Attention, tu vas encore l’oublier en partant ! » C’est arrivé, en effet, plusieurs fois !
Voir ce jeune et tout frais ministre, indépendamment de sa curieuse évolution politique, faire d’entrée de jeu des histoires pour si peu m’a choqué au plus haut point. Comme un signe avant-coureur de la suite de son comportement.

Une ancienne de Goldman Sachs nommée à la Caisse des dépôts

Deux mois plus tard, sur mon portable, une secrétaire du ministre me demande si elle a bien Christian Eckert au bout du fil. Je le lui confirme et m’attends à ce qu’elle nous mette en relation. Elle me remercie et me dit avoir voulu simplement vérifier que mon numéro personnel était inchangé, au cas où le ministre voudrait me parler ! Cela n’est évidemment jamais arrivé. Il a beaucoup parlé de moi, mais jamais avec moi. Cela ne me manque pas.

Depuis mon retour, il reste bien des cartons ramenés de Bercy que je n’ai pas encore déballés. J’ai repris une activité auprès de la rectrice de mon Académie qui m’a chargé de travailler sur la coopération franco-luxembourgeoise en matière d’enseignement. J’assure également tous les lundi deux heures de cours à Sciences Po Paris.

J’avais également été sollicité spontanément par le gouverneur de la Banque de France pour entrer au Conseil général de cet organisme. Une dizaine de réunions par an, sans réel salaire, mais Laurence y avait travaillé et j’avais quelques connaissances sur les sujets bancaires. Le président de l’Assemblée nationale, François de Rugy, devait nommer quelqu’un pour pourvoir un poste devenu vacant. Ma lettre de motivation et mon CV, « malgré leur indéniable qualité, n’ont pas permis de retenir cette candidature ».

J’ai encore tenté ma chance dans les mêmes conditions pour convaincre François de Rugy de me nommer au Conseil de surveillance de la Caisse des dépôts et consignations (CDC). Là aussi, pour temps partiel et une modeste indemnisation.

Avec François de Rugy, nous avons partagé les mêmes bancs de l’Assemblée nationale pendant sept ans. À l’époque, classé chez les Verts, il n’avait de cesse d’être au moins aussi à gauche que moi. J’avais, avec la loi Eckert, procuré quatre milliards de quasi-fonds propres à la CDC. François de Rugy a signé pour la seconde fois une lettre type de refus, agrémentée néanmoins d’un chaleureux « Cher Christian » manuscrit.

François de Ruggy a choisi de désigner à ce poste, Mme Joanna Hislop, ancienne de Goldman Sachs et aujourd’hui « associée fondatrice » du fonds de private equity Apera Capital, spécialiste d’opération de LBO, domicilié à Guernesey et au Luxembourg. Gageons que cette nouvelle arrivante saura éclairer la Commission de surveillance en matière d’optimisation, voire d’évasion fiscale…

Comme quoi, si l’ascenseur social est en panne, certains autres fonctionnent encore très bien en macronie…



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