Nous publions régulièrement, sous la plume de Gilles Voydeville, l’excellente correspondance entre deux planètes, Gaïa, notre Terre et Aurore Kepler 452 b dans la constellation du Cygne. Aujourd’hui, Gaïa s’interroge sur la personnalité, notamment celle de Bison échevelé, un produit télévisuel, où il s’exprime avec le corps, le geste, la parole.

Par Gilles Voydeville
Lettre du mois de janvier 2026 sur Gaïa
Mois des givres fulminants sur Kepler
Ma chère Aurore,
Je te remercie de me soutenir et d’essayer de comprendre les comportements sociétaux de mes charmants petits humanoïdes. Ils sont très compliqués, car ils sont encore très jeunes et la maturité leur manque. Quand je parle de jeunesse, je parle de celle de leur race, surtout si on la compare aux requins ou aux oiseaux qui existent depuis des dizaines de millions d’années. Quant à l’enfance de chacun de ces petits humanoïdes, elle est un apprentissage des codes sociaux ; l’adolescence une période d’adaptation des acquis aux soubresauts hormonaux et l’âge adulte une résignation qui s’exprime par une tempérance que certains dénomment sagesse.
Les hommes politiques
Et ceci chez la majorité d’entre eux, excepté pour certains hommes politiques. Chez les plus puissants, il y a un sentiment de supériorité, d’invincibilité et de juste transgression des codes. Bruce Bégout parle d’indécence extraordinaire des élites politiques par opposition à la décence ordinaire du citoyen moyen identifiée par Georges Orwell. Malheureusement, comme à la tête de mes plus grands États, il y a trois parangons qui illustrent cette déviance, les risques de conflit généralisé sur ma planète ne sont pas minces.
Il n’y a rien de nouveau sous les rayons de mon soleil.
L’architecture de l’esprit humanoïde reste la même. Seuls les moyens diffèrent. En son temps, le célèbre historien grec Thucydide analysait le comportement des Athéniens s’emparant de l’île de Milos. La morale n’avait rien à y faire. Pour lui, les parties opposées en appellent à la justice quand elles sont de forces similaires. Pour éviter de s’affronter sur le terrain militaire. Gagner sur le plan juridique est moins couteux et une fois le procès public, on voit mal le perdant engager les armes. Mais quand l’un est faible, il sait que l’on n’invoquera pas la justice pour le léser.
L’injustice va de soi.
Je reviens sur la personnalité des leaders des grandes puissances. Ils ne sont pas là par hasard. Seules des personnalités clivantes peuvent accéder au pouvoir. Car il est ouvert à tous et il suffit d’aller le chercher. Mais à quel prix ? Celui d’un blindage affectif qui permet de supporter le mensonge, la dissimulation, la trahison, l’incertitude, le discrédit, la mort violente. Et de se supporter, car pour réussir en politique, il faut soi-même mentir, dissimuler, trahir, salir, tuer. Je suis certaine qu’ils s’imposent déjà dans leur enfance. Ils sont nés chefs. Les plus chétifs se dotent d’un mental de domination des esprits, les plus forts utilisent leur physique pour convaincre.
Le bison échevelé
Le cas du bison échevelé est assez intéressant. On peut se poser la question de savoir s’il est intelligent ou bête, mais il s’impose depuis longtemps à une place pour le moins enviée… Il me fait penser au personnage de Thomas Mann dans la Montagne Magique, ce Peperkorn qui a réussi à séduire la belle aux yeux de louve convoitée par le héros :
« Mais distinguer la bêtise de l’intelligence, c’est quelques fois un parfait mystère, et on doit malgré tout avoir le droit de s’occuper de mystère en admettant que ce soit avec le désir sincère de le pénétrer dans la mesure du possible. Peperkorn nous met dans sa poche, non pour des raisons physiques, ses épaules, sa force, ni par le fait qu’il pourrait abattre chacun de nous d’un coup… Et pourtant, sans aucun doute, le corps joue un rôle dans tout cela, non pas au sens de la force, mais dans un autre sens, dans un sens mystique : la chose devient mystique dans la mesure où le corps joue un rôle et l’élément physique se change en élément spirituel, ou inversement, en sorte qu’on ne les distingue plus l’un de l’autre, qu’on ne distingue plus la bêtise de l’intelligence, mais l’effet est là, le dynamisme — et il nous met dans sa poche. Et nous ne disposons que d’un mot pour exprimer cela, nous disons : personnalité.
Et si vous êtes pour les valeurs positives, la personnalité est en définitive une valeur possible, plus positive que la bêtise et l’intelligence, positive au premier chef, positive d’une façon absolue, comme la vie. Bref, c’est une valeur de la vie et elle est vraiment faite pour que l’on s’y intéresse particulièrement (T2 p 330) ».

Ce bison américain a bien une présence qui subjugue, une présence mystérieuse qui ne semble pas liée à sa force – il est trop vieux — mais qui est quand même liée à son corps. Son corps est imposant et non contournable. Cet élément physique se change en élément spirituel et il a séduit des dizaines de millions de ses concitoyens. Il peut heurter, outrer, déraper, mais quand il est allé trop loin, il se rattrape par une pirouette que ses adversaires acceptent sous peine d’être balayés par un geste.
Son medium préféré, c’est la télévision : Le corps, le geste, la parole.
En d’autres temps, pour d’autres leaders, ce fut la radiophonie qui ne montrait pas l’homme, mais serinait les mantras du parti.
Le bison est un produit télévisuel. « Ça passera très bien à la télé. »
Mais cette personnalité est faible. Devant la résistance, elle cède. Car elle veut continuer à séduire malgré ses manques. Elle craint de succomber sous la force physique de l’ours brun, sous la puissance économique de l’oncle XI ou, à Davos, devant la détermination du fringant coursier. Alors le bison change de cap. Il efface dans sa tête ce qu’il a dit et ça n’existe plus. Le héros de Georges Orwell dans 1984 est préposé à l’effacement des faits dans les archives et les journaux. C’est long et pénible. Le bison va plus vite : dans sa tête, c’est largement suffisant et ça n’a jamais existé.
Mais il se sent laid. Alors, il fréquente Jeffrey Epstein pour apprendre à être beau. Ou à défaut à posséder les plus belles femmes.
Mais il se sent bête, alors il fréquente les intellectuels de droite comme Steve Banon, on lui lit Nick Land qui écrit « il faut installer un président dictateur général qui gérera l’État comme une entreprise sans être entravé par des valeurs morales » On y est…
Et il s’impose en fin de compte par son physique qui évite la balle qui siffle à son oreille. Est-ce l’hymne américain : « Oh dites-moi, cette bannière étoilée flotte-t-elle encore sur cette terre de liberté et sur la demeure du courage ? » On aimerait…
Ma chère Aurore, je t’embrasse et t’enlace des mille feux du ciel étoilé que nous partageons.
Ta Gaïa