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Lettre de septembre sur Gaïa

Notre planète Terre, Gaïa chez les Grecs, considérée comme un être vivant, correspond régulièrement avec une autre planète de l’univers, Aurore Kepler 452 b dans la constellation du Cygne. Gilles Voydeville nous fait découvrir cette magnifique correspondance interstellaire.

Dr Gilles Voydeville
Dr Gilles Voydeville (DR)

Par Gilles Voydeville

Lettre du mois de septembre sur Gaïa

Lettre du mois des framboises éclatantes sur Kepler

Ma chère Aurore,

Tes petits habitants vivent dans un tel calme que tu dois en apprécier, en écouter le silence. Comme il m’est impossible de m’en faire une idée, dis-moi s’il est aussi assourdissant qu’on le dit ? Est-ce un bruit blanc, un murmure s’amenuisant, l’épilogue d’un frôlement, un chuintement qui s’étouffe, une goutte qui tombe dans un puits sans fond ? Est-il sourd, grave, aigu, constant, variant, imperceptible ou bien tout simplement inexistant ?
Qu’entends-tu donc si tu n’entends rien ? Est-ce seulement la perception que tu as de toi au milieu du néant ? Est-ce un acouphène immobile et permanent ? Est-ce une perception de ce qui t’attend dans l’au-delà ? Sont-ce les prémisses de la fin des mondes ? Tout cela m’intrigue et m’apeure à la fois. En vérité, je redouterais un désert sonore qui trahirait la disparition des êtres et m’annoncerait la mienne.

Heureusement, j’allais dire, cette angoisse d’être confrontée au silence n’est pas encore au programme de ma terre.

Celle-ci est balayée par le vent de la mitraille qui, d’une certaine façon, m’évite d’être soumise au silence de la mort. Cette guerre assaille malheureusement encore mon Europe et toujours mon Afrique. L’Ours brun a triomphé du blanc et se renforce des oripeaux de l’empire qu’avait édifié le prince de la banquise. Cela lui est nécessaire pour occuper le territoire du bélier ukrainien qui corne à tout-va pour le bouter hors de ses terres. L’ours terrible, digne héritier d’Yvan, a enterré ses troupes d’occupation dans de profondes tranchées et miné les champs ondoyants sur lesquels La chair des combattants éclate comme grenade mure sur la rocaille. Les ruisseaux des campagnes rougissent de honte et du sang des patriotes. Les cieux résonnent des tonnerres de poudre et d’acier. Quand reviendra-t-il ce temps du vent qui, sous les pépiements des espiègles moineaux, ondule en corolle sur les blés ? Quand reviendra-t-il ce temps des romances autour des feux de la St-Jean ?

Quand donc le bourreau cédera-t-il sa hache au bucheron contre un rameau d’olivier ?

Ah! ma chère Aurore, quand donc Charmant pourra-t-il se passer de la guerre ? J’ai l’impression qu’il en a trop besoin pour oublier son absence de destin. Sa vie n’a de sens que pour me construire et cela ne lui suffit pas. Alors que la guerre, elle, porte l’espoir, celui de chacun des adversaires. Elle lui fait miroiter sa victoire et cet espoir éteint un instant l’angoisse de sa finitude. Même si cette distraction est générée par la mort qui rôde. Et quand la défaite anéantira les vaincus, elle réjouira les vainqueurs. Si je fais la somme des espérances et des joies en y retranchant les souffrances et les peines, je pourrais aboutir à la conclusion que la guerre est plus prolixe que la paix ; ce qui choque ma morale, mais m’explique la récurrence des sanglants affrontements dans l’histoire de mes charmants petits humanoïdes.

Je trouve certains comportements de mes charmants petits humanoïdes parfois inexplicables par la raison.

Je pourrais oser dire tout simplement bêtes. Et encore plus idiots quand ils sont ceux des élites qui commandent et qu’ils engendrent des conséquences catastrophiques. Mais c’est aussi un mystère qui me touche de près, à savoir celui de distinguer la bêtise de l’intelligence, et de comprendre l’origine de la bêtise qui ne repose pas que sur l’ignorance ou le calcul.

Dans le cas de l’Ours brun, il a gagné l’estime de son peuple non seulement par ses actes, mais surtout – même si personne n’en parle – par le charisme de son corps. Par son aptitude à braver des lacs glacés, à chevaucher des ravins, à pourchasser des fauves. Par son regard sans fond, par la force de ses épaules et par la détermination de ses gestes, il a séduit un peuple.

Et cet élément physique devient mystique, comme l’écrirait Thomas Mann, dans la mesure où l’élément physique déclenche une réaction d’approbation ou de rejet qui sont par essence spirituelles.

La fascination exercée est là : l’animal subjugue ou répulse, et quand il subjugue plus qu’il ne repousse, il commande. Il n’est ni bête ni intelligent, il est une personnalité profondément animale et imparfaite – au sens du meilleur pour mon monde. Terriblement irraisonnée, car émanant d’un corps dominant ne se préoccupant que de son plaisir, plus que d’un esprit raisonnant qui soi-disant commande ce corps, mais qui est soumis à ses caprices. Mon monde est régi par des personnalités, ces charmants petits humanoïdes qui parviennent à s’imposer aux autres par leur charisme, à les séduire par la complexité de leurs raisonnements et par la fermeté de leurs gestes. Et qui finissent par faire subir à chacun les mauvais côtés de leurs personnes quand ils ont atteint une puissance qui n’est plus contrôlée par les contre-pouvoirs des institutions qu’ils ont sapées pour enfin obtenir sans retenue la satisfaction suprême de leurs désirs.

Je dois te saouler avec mon ours brun. Si j’arrête là mes réflexions sur la guerre, je replonge dans l’angoisse du mystère de notre existence.

Et quand je dis mystère, je veux dire – comme l’a énoncé mon philosophe Vladimir Jankélévitch – quelque chose d’inexplicable qui profondément concerne mon existence, me préoccupe et ne me rassure pas, car il cache quelque chose d’inquiétant sur ma naissance et ma fin ; alors qu’une énigme est tout aussi irrésolue, mais ne concerne pas mon existence. Je me pose toujours les mêmes questions : pourquoi tourner en rond toujours et toujours ? Quand me viendra donc le sens du pourquoi et la connaissance du comment ? D’où viens-je, qui suis-je, où vais-je ? Je ne saurai sans doute jamais pourquoi je suis là et comment je suis née. Si je mets de côté la mythologie grecque de notre parenté – Héméra notre mère, Éther notre père, Nyx notre grand-mère, Érèbe notre grand-père issu du Chaos – d’après Charmant et ses astronomes, nous sommes nées d’amas de poussières, concrétion improbable de particules errantes dans notre Univers, lui-même surgi d’un Big Bang éclatant il y a treize milliards d’années.

Mais qu’est-ce que ce Big Bang sinon le proche homophone d’un groupe de jazz ? Qui avait-il avant lui ? Le néant ?

Mais qui peut donc bien surgir du néant, que peut donc générer le rien, comment ce rien contenait-il tant d’énergie qu’elle se répand toujours ? Les interrogations ne manquent pas et la théorie de l’expansion de l’Univers pose quand même la question de ses limites : qui a-t-il au-delà avant qu’il ne l’atteigne, et quand arrêtera-t-il de s’étendre comme un cancer dans le corps inexistant du rien ? L’intelligence de Charmant n’est pas suffisante pour répondre à ces questions et c’est pourquoi il a passé la main au ciel pour régir les insolubles problèmes que son intelligence lui permet d’appréhender sans pouvoir les résoudre.

Là-haut, les dieux créent, surveillent, et après leur mort, récompensent ou punissent ou réincarnent leurs charmantes ouailles.

C’est plus simple à piger que la théorie de la relativité, celle de la physique quantique et surtout celle du Big bang. Ma chère Aurore, tant qu’il n’y aura pas d’explication plus claire de notre naissance, ces dieux créateurs régiront mon monde. Mais engendreront nombre de mes conflits, car tous mes Charmants, et c’est peu dire, ne s’accordent pas sur le vrai créateur et s’entredéchirent au nom de sa reconnaissance.

Voilà, ma chère sœur, les dernières élucubrations de mes réflexions. Je ne sais pas pourquoi tu ne te poses pas les mêmes questions alors que ton oisiveté devrait t’exposer à des pensées métaphysiques que l’agitation est censée épargner.

Je t’enlace de mes tourbillons cosmiques et te salue entre deux salves du Big Bang au nom du Chaos qui nous a si bien faites.

Ta sœur

Gaïa

La Terre, Gaïa (pixnio)
La Terre, Gaïa (pixnio)
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