Olivier Gourmet : « J’avais l’appréhension de trahir Dupont-Moretti »

« J’ai toujours été attiré par les affaires judiciaires », confie l’acteur qui incarne l’avocat dans « Une intime conviction », film captivant d’Antoine Raimbault tiré de l’affaire Viguier.

Ce long-métrage est à la fois un film d'enquête et un film de prétoire.
Ce long-métrage est à la fois un film d’enquête et un film de prétoire.

« Avez-vous une intime conviction ? », la question est posée aux jurés dans les procès d’Assises, et elle est posée dans « Une intime conviction » (sortie le 6 février), un film qu’Antoine Raimbault a tourné « d’après des faits réels ». Ces faits, ce sont ceux d’une affaire non élucidée, qui a fait les belles heures d’émissions de télé spécialisées, l’affaire Viguier, nom à la fois de l’accusé et de la victime. Jacques Viguier a été accusé du meurtre de son épouse, Suzanne, qui a disparu en février 2000, et a été acquitté à deux reprises, lors de deux procès d’Assises, à Toulouse (en 2009) et Albi (en 2010).

C’est le second procès, « surréaliste », que raconte le film. Viguier est joué par Laurent Lucas avec sa « tête de coupable », mais c’est « un ténor du barreau » qui tient la vedette, Eric Dupond-Moretti, incarné par Olivier Gourmet. « J’ai inventé un Dupond-Moretti de cinéma et il a accepté l’idée », précise le réalisateur, qui avait déjà fait jouer l’avocat dans un court-métrage, « Vos violences ». Marina Foïs interprète quant à elle un personnage fictif, Nora, qui va solliciter l’avocat pour défendre Jacques Viguier en appel ; elle se démène pour prouver son innocence, quitte à menacer sa propre vie, perdre son boulot, l’estime de son fils, sa santé, et se perdre elle-même dans la recherche de la vérité.

« Une intime conviction » est ainsi un film captivant, à la fois film de procès et film d’enquête, dopé par une superbe interprétation : la présence d’Olivier Gourmet incarnation d’un célèbre avocat, la folle énergie de Marina Foïs qui perd pied progressivement, et l’insensibilité de Laurent Lucas, accusé qui semble comme « absent à lui-même » et à son propre procès.

Olivier Gourmet : « Une cordialité entre nous deux s’est tissée »

« Un bon avocat doit sentir la salle, comme un comédien », estime Olivier Gourmet.
« Un bon avocat doit sentir la salle, comme un comédien », estime Olivier Gourmet.

C’est la première fois que vous jouez un personnage existant, la préparation du rôle est différente ?

Olivier Gourmet : Oui, ça provoque une angoisse, une appréhension. J’avais demandé à Antoine Raimbault s’il était sûr de ne pas vouloir changer le nom de cet avocat, ce n’est pas que j’avais peur d’endosser le rôle, mais j’avais peur que le spectateur soit distrait, qu’il décroche du sujet principal du film, qui est un regard objectif sur la justice, parce que ce n’est pas un film sur Dupond-Moretti. J’avais suivi un peu l’affaire d’Outreau, je m’étais déjà forgé une opinion sur lui, quelqu’un de profondément intègre, qui est déterminé dans son action, dans sa foi en la justice, il y avait une espèce de respect pour cet homme, de par ce qu’il m’évoquait et ce que je ressentais dans ses propos sur la justice. Donc, il y avait une certaine appréhension de le trahir, d’autant plus que je l’ai rencontré pendant deux-trois jours, une certaine complicité, en tout cas une cordialité entre nous deux s’est tissée. Quand vous approchez un homme de près et qu’après vous le représentez, il y a quand même un devoir, ça peut vous handicaper, vous perdez une part de votre objectivité en même temps. Antoine était là pour recadrer les choses au moment du tournage, et le scénario était suffisamment bien écrit, structurellement bien ficelé, pour ne pas trop s’égarer.

Du coup, vous avez joué Dupond-Moretti, incarné Dupond-Moretti, ou ni l’un ni l’autre ?

Je pense que c’est un mix, je l’ai quand même beaucoup regardé, j’ai écouté sa musique, comment il parlait, les respirations, les silences, une partie de sa gestuelle que je m’amusais à refaire. Il y avait la stature, la barbe, la robe, et surtout l’essence même qui était dans le texte, à quoi il ramène les choses, remettre en lumière ce que doit être la justice tout le temps, et ce qu’elle n’est pas.

Pour un comédien, la scène de la plaidoirie est le grand moment, c’est le vrai texte prononcé au procès par Dupond-Moretti ?

Mot pout mot, la vraie plaidoirie durait une heure quinze, dans le film elle fait douze minutes, donc il y a quand même une heure de coupée. La plaidoirie a été retranscrite par les journalistes, j’ai lu une version presque intégrale. Eric Dupond-Moretti vous dira qu’à partir du moment où on prend la parole, que la plaidoirie commence, on sait qu’au bout de cette plaidoirie il y a le destin d’un homme ou d’une femme qui se joue, il y a une charge émotionnelle, une vie qui peut être brisée ou un tant soit peu reprendre. Je me suis servi de cette émotion, de l’urgence de rendre justice à cet homme. Je l’avais travaillé beaucoup ; avant de commencer le tournage, je la connaissais sur le bout des doigts, pour être libre totalement.

Comédien, avocat, il y a des similitudes entre les deux métiers, d’ailleurs Dupond-Moretti joue actuellement un monologue au Théâtre de la Madeleine…

Les points similaires les plus significatifs, c’est que l’acteur au théâtre doit donner de l’émotion, un plaisir, un rêve aux spectateurs, et l’avocat s’adresse à quelqu’un qu’il doit convaincre, il doit prendre la parole face à des gens qu’il doit emmener là où il a envie de les emmener, il y a un vrai travail de prise de parole, c’est un truc d’acteur, tout un travail pour attirer l’attention. L’acteur prend un texte, il l’apprend, il le dit, un avocat construit lui-même sa plaidoirie, il emploie les mots qu’il juge nécessaires. Il est à la fois metteur en scène, auteur, et acteur, c’est trois en un l’avocat, plus la responsabilité civile. Un avocat s’adresse en l’occurrence à des jurés, et un bon avocat doit sentir la salle, comme un comédien, toujours avoir un regard sur les jurés et ce qui se passe, je pense qu’Eric a ce côté animal, il a besoin de sentir l’émotion qui se dégage dans la salle.

De façon générale, vous avez un attrait pour la justice, les faits-divers ?

J’ai toujours été attiré par les affaires judiciaires, je lis beaucoup de polars et notamment John Grisham qui a été avocat, j’ai lu tout Simenon, je regarde énormément « Faites entrer l’accusé ». Ma femme me réprimandait parce que je regardais « Perdu de vue », les débuts de la télé-réalité, j’adorais ça, c’est mon côté observateur. C’est une vitrine où on pouvait observer beaucoup de gens et des réactions à vif, ça me permettait d’observer des tas de personnages de milieux sociaux différents, de métiers différents, je pense que c’est ça qui m’attirait et que ça m’a servi de matière première pour l’acteur. Ce n’était pas voyeur, mais regarder le fondement de l’être humain dans ces situations très sensibles.

Est-ce que, d’avoir fait ce film, vous vous êtes fait une intime conviction sur l’affaire Viguier ?

J’ai posé la question à Dupond-Moretti, il dit qu’il n’en a pas, mais je ne le crois pas. Quand on rencontre les gens qui ont été traversés par cette affaire, on a tout de suite un peu d’empathie, ne serait-ce que pour les enfants, ça vous transperce parce qu’il y a une maman disparue qu’ils ne reverront peut-être jamais. On se doute que c’est terrifiant à vivre et que c’est difficile de se reconstruire, de continuer sa vie. Inévitablement, on se prend de passion pour cette histoire, j’ai lu les documents qu’Antoine nous avait donné, non pas pour me forger une conviction mais par curiosité simple, de devoir d’enquête, et il y a des choses troublantes dans les deux sens.

Antoine Raimbault : « J’ai eu une fascination obsession pour cette affaire »

Antoine Raimbault : « Je veux raconter la justice à travers cette affaire ».
Antoine Raimbault : « Je veux raconter la justice à travers cette affaire ».

La famille Viguier a vécu un double traumatisme avec les procès, est-ce que votre film ne va pas en provoquer un troisième ?

Antoine Raimbault : Oui, c’est un risque. J’ai rencontré la famille Viguier au premier procès, je les connais bien, j’ai construit avec eux un rapport de confiance petit à petit, je leur ai fait part du projet, ils ont compris la démarche, je leur ai bien expliqué que je ne touchais à rien de l’affaire elle-même, et que par contre on inventait un personnage de fiction, avec sa quête impossible de la vérité, que le film racontait ça en gardant une distance de sécurité avec la réalité de l’affaire et avec la famille. Je n’aurais rien fait s’ils ne m’avaient pas autorisé à le faire, ils ont accepté le film, ils ne s’y opposent pas, ils ont été les premiers à le voir ; ils ont aussi accepté l’idée que je ne pouvais pas faire un film qui essaie de prouver l’innocence de leur père. Le Jacques Viguier du film n’est pas le Jacques Viguier que j’ai rencontré et que je connais, c’est le Jacques Viguier de son procès, c’est-à-dire une homme diminué par la Cour d’Assises, un homme qu’on regarde avec la suspicion avec laquelle on regarde tous les accusés.

En quoi cette affaire est-elle symptomatique du fonctionnement de la justice française ?

Cette affaire est singulière, c’est un procès pour meurtre sans cadavre, et sans même aucune preuve de la mort de cette femme, c’est kafkaïen. Oui, cette affaire est révélatrice de plein de dysfonctionnements de la justice française, on peut parler de fiasco judiciaire. Quand on amène par deux fois un homme devant un jury populaire, sans preuves, qu’il est acquitté une première fois, qu’on fait appel, il est acquitté à nouveau, on peut dire que la justice s’est trompée, en tout cas que l’enquête de police a été mal faite. Je veux raconter la justice à travers cette affaire, poser des questions sur ce qu’est la justice, la grande machine à juger, l’intime conviction, le travail de la défense, le doute.

Est-ce que vous vous êtes scrupuleusement basé sur la réalité du procès ?

Je ne peux pas raconter toute l’affaire dans un film, mais tout ce que vous voyez de l’affaire est sourcé, j’ai recoupé les notes des journalistes présents à l’audience, les écoutes téléphoniques sont reproduites quasiment à l’identique… Ce que je veux raconter c’est à quel point il est facile d’accuser sans preuves ; la nature a horreur du vide, et pour la justice comme pour le personnage de Nora, il faut un coupable. Ce qui a été raconté médiatiquement, pendant dix ans, et qui survit encore aujourd’hui c’est que le mari a tué sa femme et que c’est un crime parfait, défaire ça c’est compliqué. On ne peut pas tout résoudre dans un film, je raconte l’histoire de ce personnage de fiction qui va s’embraser dans une quête de vérité, et puis le doute, l’avocat ne s’intéresse qu’au doute.

Pourquoi avoir imaginé dans votre récit un personnage de fiction, cette Nora, jouée par Marina Foïs ?

Parce que j’ai eu une espèce de fascination obsession pour cette affaire ; de cette obsession, j’ai inventé une obsession de cinéma et ce personnage qui creuse, c’est à la fois un film d’obsession et un film de prétoire. Les thèmes du film, c’est la vérité et le doute, l’obsession de s’inventer une vérité à soi. C’est à l’audience que tout se joue, les avocats ne s’intéressent pas à la vérité, leur boulot c’est le doute ; je crois volontiers Eric Dupond-Moretti quand il dit qu’il n’a pas de conviction, en tout cas il ne veut pas en avoir, le doute bénéficie à l’accusé. Il a obtenu 146 acquittements, c’est le record, on l’appelle « acquittator », il a dû en plaidé 250 pour en obtenir 146. Tous les jours, avec l’intime conviction on peut condamner sans preuves.

Nora, c’est un peu vous, puisque c’est vous qui étiez allé chercher Dupond-Moretti pour défendre Jacques Viguier ?

C’est vraiment le point commun que j’ai avec elle, j’étais dans une démarche citoyenne. Nora est un mélange de plusieurs personnes qui ont existé, de ma position de spectateur à la Cour d’Assises, de jurés dont j’ai recueilli la parole pendant des années, des citoyens lambda qui doivent juger et qui sont hantés par ça longtemps après, et aussi de Emilie, qui est quelqu’un de très important dans cette affaire. Elle est rentrée dans la vie de cette famille après la disparition de Suzanne Viguier, est devenue la compagne de Jacques Viguier et a pris cette famille sur son dos pendant neuf ans. Elle voulait être juge d’instruction, elle a découvert l’injustice et son indignation résonnait avec les questions que je me posais, elle a un peu inspiré ce combat.

Propos recueillis par Patrick TARDIT

« Une intime conviction », un film d’Antoine Raimbault, avec Olivier Gourmet (sortie le 6 février).

C’est un accusé qui semble comme « absent à lui-même » et à son propre procès qu’incarne Laurent Lucas.
C’est un accusé qui semble comme « absent à lui-même » et à son propre procès qu’incarne Laurent Lucas.