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Lettre de février 2026. La décadence de l’Amérique et Le dormeur du Val

Nous publions régulièrement, sous la plume de Gilles Voydeville, l’excellente correspondance entre deux planètes, Gaïa, notre Terre et Aurore Kepler 452 b dans la constellation du Cygne. Aujourd’hui, Aurore compare la décadence de l’Empire américain à la fin de l’Empire romain. Et brode quelques rimes autour de la mort d’un jeune homme avec la plume de Rimbaud.

Dr Gilles Voydeville
Dr Gilles Voydeville (DR)

Par Gilles Voydeville

Lettre du mois des sarments glacés sur Kepler
Lettre du mois de février 2026 sur Gaïa

Ma chère Gaïa,

L’ennui

Comme il m’est doux de ne rien faire, tourner en rond comme un hamster, laisser planer tout un mystère et m’endormir, la belle affaire. Pour traverser ce grand espace en y laissant ma noble trace, suivre l’ellipse avec raison et m’ouvrir tous ces horizons. Garder au front cette quiétude, grande sagesse et certitude, rêver d’un avenir paisible, espérer tous les possibles et me chercher un trou de ver pour nous unir dans l’Univers.

Ah ma chère Gaïa, sitôt passés ces brefs instants de bonheur poétique, j’angoisse, je déprime, je rumine, j’élucubre… Pourquoi donc ? Tu t’en doutes, tu le supposes, tu en es même certaine : je m’ennuie à mourir dans cet espace trop parfait et trop simple, trop vide, sans histoire et sans sel, sans espoir et sans déception, sans personne à convaincre, sans personne à châtier, sans personne à qui parler…

Car mes habitants me distraient autant que la contemplation d’un désert de cailloux. Leurs excès avoisinent l’apathie, leurs défauts la perfection, leur fantaisie la monotonie. Tu es devenue ma seule distraction puisque mes Ovoïdes du pays des deux Lunes ont même décidé de faire la paix avec le pays de Cocagne.

La fin de l’Empire Américain

Et quand tu me parles de la personnalité de ton bison échevelé, j’en rêve, car je sais qu’il n’en restera pas là. Pour produire une vraie tragédie, je lui accorde un immense crédit. Il me rappelle ces grands empereurs romains, ceux qui incendiaient leur ville, qui assassinaient leur père, ceux qui sodomisaient les épouses devant leurs époux, ceux qui violaient leurs sœurs, bref ceux dont les actes inutiles et barbares ont lentement creusé la tombe de l’Empire avant de l’y pousser quand elle fut assez profonde.

Cette Décadence, qui sonna la fin de tous les empires, a le visage de celle qui menace ton Empire Américain.

Elle agit toujours de la même manière. Elle progresse insidieusement, se faufile de manière incongrue entre les propos ordinaires du maître. Puis, elle le reprend pour que l’on ne pense pas qu’elle le dirigeait déjà. Ensuite, elle le relance en lui prêtant des paroles inopportunes qui font frémir, mais un peu moins que la première fois, car on s’habitue vite à la répétition. Elle sait compter sur l’usure de la condamnation qu’elle suscite au départ, sur la lente dégradation des mœurs qu’elle installe, pour modifier le paysage de la vie quotidienne et les réactions hostiles qui s’émoussent.

The Trump White House — https://twitter.com/WhiteHouse/status/1881692356006797552, Domaine public, Lien
The Trump White House — https://twitter.com/WhiteHouse/status/1881692356006797552, Domaine public, Lien

Personne ne croit qu’elle va finir par diriger le puissant. Mais elle est têtue. Petit à petit, elle l’impose. On la rabroue. Elle recommence dans un autre domaine. On essaye de la remettre à sa place. Mais elle finit par commander au maître des gestes indécents. Elle s’immisce dans les pensées du peuple qui veut souvent imiter son chef et affranchit ce même peuple de la décence ordinaire. Sans que personne ne prenne plus la peine de la requalifier. Elle continue à cheminer bonhomme, lève les doutes, relâche les freins, les mœurs… et quand elle est bien installée, elle ne se soucie plus du reste du monde.

Comme elle est molle, dépravée et incrédule, elle sera vaincue par la révolte du peuple ou le peuple voisin.

Quel suspense de savoir comment elle va procéder avec le bison à la mèche rebelle. Le Sénat trouvera-t-il un biais pour le priver de gouvernance, le Congrès saura lui ravir ses pouvoirs, les scandales amèneront-ils un impeachment ? Cette décadence a-t-elle atteint le point de non-retour ? Tout comme l’Empire Romain n’est pas tombé de suite malgré le talent de ses délirants despotes, pour perdurer encore un peu, l’Amérique va devoir se trouver un homme providentiel pour amoindrir les frasques de ce fantasque maître. Et tu dois être bien certaine que ça n’est pas son second, le gnou à la langue vipérine, qui survivra à cette chute programmée par un comportement qu’on croirait animé par un logiciel espion tout droit sorti des souterrains de l’Hermitage.

Il faudra donc extraire de la gangue démocrate un parangon de dynamisme et de vertu qui fasse oublier les atermoiements de la chèvre et qui boostera le socialisme à l’américaine.

Mais en mon for intérieur qui se niche si profondément au fin fond du magma du centre de ma planète, je pense, ma chère Gaïa que la fin de l’Empire Américain est annoncée depuis longtemps par la médiocrité de sa gent politique. Qu’ils sont mauvais ! Si basiques que leur agressivité — jusqu’à présent mieux déguisée par leurs prédécesseurs sous le sceau des règlements des organisations internationales – émerge maintenant au grand jour. Du fait de leur incapacité à masquer leur fond qui est mauvais, colonial, raciste et dédaigneux. Le glaive apparait nu et tranchant quand le fourreau se déchire par le manque de soins accordé par son propriétaire.

L’impéritie, la veulerie décomplexée sont une chance pour ton Europe qui prend conscience de sa naïveté et de sa fragilité. Le grand frère les a-t-il sauvés de l’ogre nazi seulement pour ne pas lui-même y succomber ou pour se constituer un marché lucratif ?

Le plan Marshall était sans aucun doute un prêt pour consommer Marshall.

La nature de tes charmants petits humanoïdes est profondément égoïste. Tes Européens le sont un peu moins que les autres Charmants, car ils financent le Social. Mais cette espèce de rachat du bonheur populaire jamais satisfait, diminue en fait leur capacité pour financer la recherche et générer le profit qui sont les armes de la domination. Ces charmants petits humanoïdes d’Europe n’ont pas les cartes du succès commercial en main, mais je pense qu’ils sont un modèle pour le partage apaisé de tes richesses. Tu verras, il y aura moins de révolution en Europe que dans le reste de ton monde.

Politiciens de la grande Amérique, faites vos jeux… tu lances la bille de la fortune sur la roulette du Rush Belt, elle tourne, elle tourne un tour, elle tourne un deuxième tour, puis elle quitte la gorge du suspense, elle descend… Messieurs rien ne va plus… On attend le gagnant, l’homme lige qui sauvera l’Empire Américain, le courageux qui saura affronter la personnalité imposante, susceptible, capricieuse, celle qui a ramené la politique au rang qu’elle redoutait : la camelote de foire. La bille se pose : le numéro gagnant est le…

Je souhaite aux Démocrates plus de chance et plus de lucidité qu’avec leur précédent leader. Et je te souhaite qu’ils portent plus de soutien à son héritière.

Le dormeur du val

J’apprends par ta lune une bien triste nouvelle. Elle me l’a dit hier soir :

C’est un petit quartier où passent les berlines
Étirant ses maisons le long de la Saône
D’argent ; sur une voie pour la gent citadine
Paroisse Saint Georges, jadis source d’aumône,

Un jeune homme, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans une nuitée bleue,
Dort : il est étendu sur la pierre de rue,
Pâle dans son lit gris, la vermine s’y meut.

Les pieds dans la rigole, il dort, souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature berce le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font plus frissonner sa narine :
Il dort en pénombre, la main sur la poitrine
Tranquille. Il a deux embarrures côté droit.

Ma chère Gaïa, je suis triste. Je t’embrasse, je t’enlace, je suis cruelle mais je te prie de ne pas trop vite châtier ce bison tellurique pour qu’il me distraie encore un peu et surtout pour qu’il montre encore son vrai visage qui ne le rendra plus désirable aux yeux de ses adorateurs.
Mais j’aimerais que le deuil de ce dormeur soit porté par tous ces jeunes gens qui n’ont pas connu la guerre mais pourraient y sombrer par manque de lumière.

 

Ton Aurore

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