Edition du dimanche 25 février 2018

La mémoire, c’est maintenant

L’Université de Lorraine participe à une enquête nationale qui porte le nom de 13 novembre. Elle s’étale sur 10 ans. L’objet de ce programme de recherche : le souvenir traumatique suite aux attentats du Bataclan à Paris et Saint-Denis. Décryptage des motivations et de la méthode de recherche.

Séances d'entretiens dans les studios du sous-sol du bâtiment Sciences humaines et arts

Séances d’entretiens dans les studios du sous-sol du bâtiment Sciences humaines et Arts au Saulcy. Crédit : Laurence Morandini.

“Qui ne sait tirer les leçons de trois mille ans d’histoire vit seulement au jour le jour”. Goethe soulevait déjà l’importance de la mémoire dans la construction identitaire de l’homme et de la société.
Les faits du passé immédiat s’inscrivent progressivement dans la mémoire collective. C’est ce à quoi participe l’étude 13-novembre, menée conjointement par le Crem (Centre de recherche sur les médiations) de l’Université de Lorraine, le CNRS
(Centre national de la recherche scientifique) et l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale). Ce programme de recherche s’intéresse de près à la construction et l’évolution de la mémoire.

Au total, les trois organismes vont réaliser pas moins de 1000 entretiens filmés, enregistrés, à Paris, en région parisienne, à Caen et à Metz. En Moselle, c’est le Crem (Centre de recherche sur les médiations) de l’Université de Lorraine qui en est la cheville ouvrière. Une centaine de volontaires s’est prêtée au jeu des questions réponses sur l’île du Saulcy entre le 20 juin et le 2 juillet.

Comment le souvenir d’un évènement traumatique s’inscrit-il et évolue-t-il dans les mémoires individuelle et collective ? Comment ces dernières s’entrelacent-elles ? Deux questions parmi d’autres, auxquelles cette étude de grande envergure tentera de répondre. Une enquête nationale d’une ampleur inédite, qui se déroulera sur dix ans.
Jacques Walter, directeur du Crem nous éclaire sur les motivations de ce chantier de recherche.

“Répondre à une interpellation sociale”

L’étude s’articule autour de trois questions majeures. La construction et l’évolution de la mémoire, l’interaction de la mémoire individuelle et collective et la résilience. Ce phénomène psychologique consiste, pour un individu affecté par un traumatisme, à prendre acte de l’événement bouleversant pour ne plus, ou ne pas, avoir à vivre dans la dépression et se reconstruire.

Suite aux attentats du Bataclan, le directeur du CNRS a estimé qu’il fallait un “engagement”, qu’il y avait une forme “d’interpellation sociale” et que les chercheurs pouvaient apporter un certain nombre de réponses à des questions que tout le monde se pose.

Les travaux autour de la mémoire abondent dans la littérature et le champ de la recherche. Dans son ouvrage La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, le philosophe Paul Ricoeur met en parallèle trois thèmes. Tout le monde sait ce qu’est la mémoire. Nous nous souvenons de quelqu’un ou d’un endroit, d’un événement dans notre passé. Aussi sommes-nous familiers avec l’oubli : nous oublions un nom propre ou le restaurant où nous avons dîné il y a des années. C’est ce qui explique le choix des attentats du 13 novembre comme point d’ancrage de l’étude. Jacques Walter nous en dit plus.


Quant à l’histoire, nous l’avons apprise à l’école et maintenant nous aimons lire des récits ou des romans historiques. Sans elle, il n’y a pas de mémoire, mais a-t-elle une vérité “objective”, ou existe t-il plusieurs points de vue sur tout événement ?

La méthode de recherche

Les chercheurs du Crem regorgent de matière pour engranger leur ambitieux programme. Parmi les 1000 interrogés, 100 le sont à Metz, 100 à Caen et 180 dans le cadre d’une étude parallèle du nom de Remember, à orientation médicale et neuromédicale. L’équipe de recherche suit un protocole qui conjugue discours directif et libre. Elle décide de découper l’entretien en trois parties : la première laisse à l’interviewé la liberté de dérouler le fil de son récit. La deuxième oriente davantage le discours avec des questions fermées et semi-fermées. Quant à la troisième, elle se déroule par écrit et s’apparente à un test d’actualité.   “Les méthodes d’investigation seront déterminées a posteriori” précise Jacques Walter. Pour le moment, la préoccupation première, c’est de “recueillir la parole des volontaires”.

Dans un deuxième temps, les porteurs de l’enquête vont affiner leur méthode de recherche en fonction de la matière décortiquée et des intérêts scientifiques. Ils disposent d’un grand nombre d’outils et de procédés d’exploitation, notamment les analyses lexicologiques (analyses de discours etc…).

L’étude se laisse porter par “plusieurs vagues”. Les volontaires d’aujourd’hui seront ceux de demain. Dans deux, cinq et dix ans, ils se frotteront à nouveau à l’exercice de l’entretien filmé. Il s’agit là d’une autre dimension d’exploitation des données qui renvoie aux études dites “longitudinales”. Le but est simple : mesurer l’évolution de la perception d’un ressenti ou d’un phénomène dans le temps.

Face caméra

Hommes, femmes, jeunes ou plus âgés, tous sont venus livrer leur récit dans les studios des sciences humaines et arts. Qu’ils soient touchés de près ou de loin par l’horreur du 13 novembre 2015, ils affrontent l’objectif de la caméra pendant une heure et demi.
Le dénominateur commun de ces volontaires : le sentiment d’accomplir quelque chose “d’important”.

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