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Dossiers perdus des violences sexuelles : le scandale judiciaire

Des milliers de dossiers de violences sexuelles sur mineurs n’ont jamais été transmis à la justice, révélant un « stock fantôme » considérable dans les commissariats et gendarmeries français. Cette défaillance majeure a déclenché une polémique entre le ministre de la Justice Gérald Darmanin et les syndicats policiers, qui dénoncent des années de dysfonctionnements structurels ignorés.

Le ministre de l’Intérieur et des Outre-Mer Gérald Darmanin, lors d’une visite à Planoise et Besançon le 10 février 2024. Toufik-de-Planoise.jpg - Wikimedia Commons
Le ministre de l’Intérieur et des Outre-Mer Gérald Darmanin, lors d’une visite à Planoise et Besançon le 10 février 2024. (Photo Toufik-de-Planoise.- Wikimedia Commons)

Un « stock fantôme » aux proportions alarmantes

L’affaire Lyhanna a soulevé le voile sur un système judiciaire gravement défaillant. Fin juillet, Gérald Darmanin a adressé une note de synthèse au ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez détaillant les manquements découverts lors du réexamen de 70 000 plaintes pour violences sexuelles sur mineurs. Le document de douze pages révèle l’existence d’un gigantesque « stock fantôme » : des milliers de dossiers non répertoriés par la justice car jamais transmis par les services de police et de gendarmerie.

Les chiffres sont vertigineux. À Nîmes, 1 275 procédures fantômes ont été découvertes : 875 pour la police et 400 pour la gendarmerie. À Caen, 905 procédures non enregistrées ont été mises au jour. Dans la commune d’Agen, un nombre important de procédures en cours dans les services d’enquête n’avaient donné lieu à aucune information du parquet. Ces écarts considérables entre le nombre de dossiers dont les parquets ont connaissance et ceux détenus par les forces de l’ordre illustrent l’ampleur de la crise du système judiciaire français.

Des dossiers perdus et des explications troublantes

Certains cas défient même l’entendement : une quinzaine de procédures ont été « purement et simplement perdues » à Bourges. Selon les enquêteurs et magistrats interrogés, plusieurs facteurs expliquent ces disparitions. Les transferts par voie papier demeurent une source de pertes, les dossiers n’arrivant parfois jamais à destination. Le système informatique obsolète, en chantier depuis plusieurs années, constitue une autre piste d’explication majeure.

L’absence de traçabilité efficiente assurée par les logiciels des services, perfectibles voire inopérants, empêche de localiser certaines procédures. Il existe aussi des cas où la réattribution des dossiers ne s’effectue pas systématiquement lorsqu’un fonctionnaire est en arrêt maladie, muté ou à la retraite. Une enquêtrice du bureau des atteintes aux personnes des Bouches-du-Rhône témoigne : « on a, dans les Bouches-du-Rhône, retrouvé et exhumé des placards, des dossiers remontant à 2019 ».

Un manque de moyens chronique paralysant

Le sous-dimensionnement des effectifs représente un obstacle majeur au traitement efficace des dossiers sensibles. Malgré l’augmentation du nombre de plaintes à traiter ces dernières années, le système n’a pas bénéficié de renforts correspondants. Il n’y a pas eu plus d’enquêteurs spécialisés, ni plus de magistrats pour traiter ces contentieux. De nombreux postes restent vacants, et des personnes ne sont souvent pas là pour enregistrer les procédures, qui traînent alors dans des bureaux.

Les affaires de viols ou d’agressions sexuelles sur mineurs requièrent une prise en charge lourde et chronophage, du fait des précautions nécessaires à la réception de la parole d’une jeune victime. Lorsqu’un tribunal externe envoie un dossier papier pour poursuite d’enquête, le traitement dépend entièrement de l’enquêteur : sera-t-il traité en urgence ou sera-t-il relégué au second plan parce que celui-ci est déjà submergé ? Ce manque de ressources a créé un véritable « déni de justice » selon les syndicats policiers.

Les délais administratifs, source de frustration

Un autre problème systémique concerne les délais entre le dépôt de plainte et l’information du parquet de son existence. Cette situation a notamment été constatée dans la commune d’Ajaccio. Les signalements émanant de travailleurs sociaux, d’infirmières scolaires ou d’autres sources ne font pas toujours l’objet de remontées immédiates aux autorités judiciaires.

Le système fonctionne sur la base d’une grande diversité de canaux de saisine : les services ne reçoivent pas seulement les dossiers affectés par le tribunal, mais aussi les signalements de suspicion. Or, ces signalements ne font parfois l’objet d’aucun traitement rapide. L’absence de numéro de parquet, qui garantit que le dossier a été enregistré et attribué à une procédure judiciaire, révèle souvent que la procédure ne progresse pas.

La crise politique : reproche réciproque et accusations

La publication de ce rapport a déclenché une tempête politique. Frédéric Lauze, secrétaire général du Syndicat des commissaires de la Police nationale, a évoqué un « sentiment de trahison » vis-à-vis de Gérald Darmanin. Il reproche au ministre de la Justice de pointer les défaillances actuelles alors qu’il a dirigé le ministère de l’Intérieur pendant quatre ans, en se « dédouanant de toute responsabilité ».

Le syndicat considère que Darmanin « reproche son propre bilan sur douze pages au ministre de l’Intérieur actuel », ce qu’il qualifie de « surréaliste » et du « comble du cynisme ». Justine Probst, secrétaire nationale du Syndicat de la magistrature, a déclaré que « on a l’impression que Gérald Darmanin découvre l’état des services de police et de gendarmerie ».

La défense du ministre et les responsabilités partagées

Face aux critiques, Gérald Darmanin a publié un long message sur les réseaux sociaux pour se défendre. Il affirme connaître « le travail extrêmement difficile et courageux des enquêteurs » et reconnaît « la crise de la filière investigation ». Il rappelle aussi avoir créé plus de 8 000 postes de policiers et gendarmes lors de son passage à l’Intérieur, et s’être beaucoup intéressé à la protection des mineurs.

Cependant, le rapport gouvernemental note aussi des responsabilités au sein de la magistrature elle-même. Il mentionne un désintérêt de certains agents à s’investir sur ces dossiers, avec des hiérarchies faisant « manifestement primer des priorités locales, notamment d’ordre public », ou encore un « investissement professionnel insuffisant, y compris dans les unités spécialisées », notamment à Limoges.

Les dysfonctionnements structurels révélés par Lyhanna

L’affaire Lyhanna a servi de révélateur. Elle a permis aux procureurs généraux, envoyés dans les commissariats et gendarmeries, de documenter des dysfonctionnements « d’ordre structurel ». Ces problèmes tiennent aux moyens, à la formation, aux outils et au pilotage, mais pas « à la volonté des personnels de terrain », selon le rapport officiel.

Une avocate pénaliste, Clotilde Lepetit, qui défend notamment la famille de Lola, témoigne de sa propre expérience : elle a dénombré « deux dossiers perdus concernant des viols sur des jeunes filles » dans ses affaires. Pour reconstituer ces dossiers, le magistrat doit demander les copies d’éléments déjà fournis. « C’est inquiétant de se dire que cela est possible », déplore-t-elle.

Vers une réforme urgente du système judiciaire

Les syndicats policiers réclament des changements radicaux. Frédéric Lauze appelle à « simplifier la procédure pénale, créer des places de prison, arrêter de faire de la communication ». Il dénonce le fait que « les logiques de communication, de politique et de cynisme l’emportent », transformant les enquêteurs en machines à produire des procédures « au détriment des victimes ».

Le secrétaire général du syndicat policier affirme que « les policiers ne font plus d’investigation, ils font des procédures au détriment des victimes ». Cette critique pointue révèle un système où l’administratif a pris le pas sur l’action réelle. La réforme de la procédure pénale est devenue une urgence absolue pour débloquer une situation qui paralyse la justice pénale française.

Au-delà des querelles de responsabilité, l’enjeu est celui de la protection effective des mineurs. Tant que le système judiciaire restera paralysé par des défaillances structuelles, des milliers de petits victimes verront leurs dossiers trainer dans des bureaux ou disparaître purement et simplement. La polémique Darmanin révèle surtout l’absence d’une vision partagée et d’une volonté politique suffisante pour résoudre une crise qui affecte directement la sécurité et la justice des enfants en France.

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