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Lettre d’octobre 2026 : Gaïa s’interroge sur cette jeunesse malheureuse

Nous publions régulièrement, sous la plume de Gilles Voydeville, l’excellente correspondance entre deux planètes, Gaïa, notre Terre, et Aurore Kepler 452 b dans la constellation du Cygne. Aujourd’hui, Gaïa évoque cette jeunesse  »incomprise, désabusée, parfois révoltée, qui grandit dans un monde profondément marqué par les inégalités ».

Dr Gilles Voydeville
Dr Gilles Voydeville (DR)

Par Gilles Voydeville

 

Octobre 2026 sur Gaïa

Ma chère Aurore,

En cette fin d’octobre, je voulais te parler de l’un de mes merveilleux Etats qui s’est réveillé un matin, en partie pillé et brûlé par une révolte de sa jeune population. Heureusement il n’y a pas eu de mort mais malheureusement des blessés et beaucoup de dégâts.

Mai 68

Cette belle jeunesse de France a sans doute rêvé d’un avenir glorieux en rejouant le fameux spectacle de « Mai 1968 » qui fut un immense succès. À l’époque les rues de Paris furent le théâtre de manifestations monstres avec des dizaines de milliers d’acteurs, des décors de barricades, des amoncellements de pavés, de drapeaux rouges flottant sur les bâtiments, de banderoles anarchistes et de slogans anticapitalistes tagués sur les murs. En périphérie les piquets de grève bloquèrent les usines et le pays s’arrêta de vivre. Les bourgeois n’en croyaient pas leurs yeux, se cachaient et n’osaient circuler de peur d’un car-jacking dont le nom n’existait pas encore. Le général de Gaule allait jusqu’à visiter le général Massu, chef des armées positionnées en Allemagne, pour savoir s’il était prêt à intervenir au cas où les choses se gâteraient…

Bref, la jeunesse avait déclenché un tsunami (mot non usité à l’époque) pour se donner un peu d’air à l’université, au lycée et même au collège.

Mais cette révolte s’adressait aussi à la cellule familiale pour faire exploser le carcan porté à l’écran par le fameux film « Familly Life ». Car à l’époque l’autorité paternelle était incommensurable, les adolescents soumis, et la liberté sexuelle un rêve. Et si l’avenir n’était pas bouché en ces trente glorieuses de plein emploi, il répugnait à laisser les plus jeunes s’exprimer et les ouvriers à bénéficier de la croissance.
Cette révolte naquit donc de la conjonction du désir d’émancipation de la jeunesse et du ressentiment de la base populaire de ne pas être conviée à la table bien garnie de l’embellie économique.
Le soulèvement fut d’abord parisien puis européen, réprimé deux mois plus tard à l’est par les chars russes qui envahirent Prague. Dans cette France qui avait vu ses ainés se révolter régulièrement (1789 ; 1830 ; 1848 ; la Commune ; le Front Populaire), la jeunesse ne voulait pas être en reste. En cette période de prospérité le temps était venu aux jeunes âmes bien nées de ne plus attendre le nombre des années pour jouir de liberté, de sexe et aux ouvriers vint l’espoir de s’affranchir de la pauvreté.

La révolte des étudiants à Paris (Photo credit: MPD01605 on VisualHunt.com / CC BY-SA)
La révolte des étudiants à Paris (Photo credit: MPD01605 on VisualHunt.com / CC BY-SA)

Un peu plus tard

En 1986 c’est la révolte contre la loi Devaquet et la mort de Malik Oussekine, en 1995 les grèves contre le plan Juppé, en 2003 c’est un mouvement contre la réforme des retraites de François Fillon.

Puis en l’an 2005 c’est la révolte et le feu dans les cités, mot pudique évoquant les cités ouvrières en brique du XIXème, mais désignant les HLM des enfants de l’immigration des années soixante. Les grand pères et pères avaient reconstruit et construit la France. Leur descendance s’entassait dans des tours et chômait. Cet embrasement fut déclenché après une course-poursuite avec la police de deux ados – Zied Benna et Bouna Traoré – qui furent électrocutés en se cachant dans un transformateur.

Quelques années plus tard, à l’automne 2018 après une hausse du prix du diesel, la fronde dite des Gilets Jaunes fut celle des travailleurs qui se hérissèrent de devoir encore participer à l’effort national. Ils bloquèrent les ronds-points et les routes.

En juin 2023 la mort de Nahel Merzouk tué par un policier lors d’un contrôle d’identité, remit le feu à la poudre des cités.

Le bilan fut terrible avec des centaines de blessés, 12000 véhicules brûlés et 2500 immeubles incendiés.

Octobre Rose, un peu Rouge

Y a-t-il ma chère Aurore un parallèle, une continuité, une relation entre Mai 68 et ce que je vois maintenant en octobre 2026 ? Tu es trop loin pour me répondre. Pour moi, ces mouvements sont dans le continuum des révoltes de la jeunesse contre l’ordre établi, mais pas pour les mêmes raisons. Il existe déjà une différence fondamentale avec Mai 68, c’est l’Information. « On nous cache tout, on nous dit rien…» chantait Jacques Dutronc en 1966. Il ironisait sur l’opacité de l’information diffusée par seulement deux chaînes de télévision dépendant d’un monopole d’état et par l’interdiction des radio libres. Alors qu’aujourd’hui avec les réseaux sociaux, cette Jeunesse ne souffre pas de ce manque mais en est presque saturée.
Elle ne souffre plus non plus de la débordante autorité paternelle qui ne s’exerce plus physiquement du fait des mœurs et des lois interdisant la gifle et la fessée…

Mais cette jeunesse est malheureuse.

Quand on l’entend s’exprimer, elle est impatiente, opposée, révoltée.
Elle ne supporte pas la moindre contrariété, « un ascenseur qui tarde lui casse les couilles, un footballeur célébrissime pue la merde » quand il n’est pas ballon d’or.
Elle ne supporte pas l’autorité « les darons je m’en ballec… le prof y m’saoule, on va s’faire matrixé par un système qui est claqué… c’est une dinguerie ce truc…».
Ces expressions très centrées sur les parties honteuses masculines et la défécation osent nommer ce qui est tabou, sans doute pour habituer leur auditoire à ce qui l’est aussi mais les intéresse beaucoup plus : l’avenir, leur avenir.
Le matrixé lui vient du film « Matrix » mettant en scène un monde post apocalyptique de soumission à des puissances malignes qui menace leur conscience et subconscience avec raison quand l’on constate les désordres de mon monde.

La jeunesse des cités en rajoute et se venge des révoltes incomprises en se servant avec les black-blocks dans les vitrines du paraître et de la réussite.

Ma chère Aurore, je vois bien que cette jeunesse manque d’un projet, d’une croyance en son avenir. Dans un monde biaisé par les puissances de l’argent, par les Big Five, par les filles de l’IA, biaisé par le plafond de verre que personne ne voit, eux exceptés…

Car cette jeunesse a du mal à se trouver un modèle dans les systèmes existants. L’exemple du comportement désastreux des dirigeants d’Etats dits démocratiques lui fait comprendre que l’honnêteté ne lui servira pas pour réussir, que les valeurs fondamentales de la vie en société sont transgressées sans être condamnées, ou pire elle se dit que la malhonnêteté est un bon viatique du pouvoir et de la réussite.

Comment demander à des jeunes qui naissent au monde adulte de respecter des lois que les plus puissants bafouent ? Et pas seulement les plus puissants, mais aussi les partis politiques situés aux deux bouts – pour ne pas dire extrêmes – de la vie politique européenne et surtout française :
À droite un parti anti-migrants, hier antisémite aujourd’hui plutôt antimusulman, avec des affaires qui ne feront que se développer vus les révélations sur ses dirigeants.
À gauche, un parti propalestinien antisioniste voire plus, insoumis à la république, défenseur de certaines minorités et de leur mouvement mais dans la démesure et dans l’incapacité de se tenir à l’écart de la racisation.
Même si ces jeunes Français apprécient celui de gauche et le soutienne, ils doivent deviner au fond d’eux-mêmes que ces deux partis vivent dans le déni et l’affrontement et qu’aucun des deux ne va leur apporter une solution équilibrée pour le vivre ensemble et éviter le chaos.

Car je me dois de comprendre que cette jeunesse ne fait qu’annoncer – avec sa sensibilité exacerbée – ce que les plus vieux ne veulent pas encore voir.

Quand on voit sur les images que ce sont beaucoup de jeunes enfants d’immigrés qui mènent la révolte, je comprends que le vrai problème, c’est le vivre ensemble. Qui va resouder les fractures si l’un de ces deux partis sus cités hérite du pouvoir ? Quand la guerre civile menace il faut que les forces politiques du Centre les comprennent maintenant et leur offre du tangible.

Il faut satisfaire immédiatement leurs revendications qui ne sont pas extrêmes. Elles leur permettront de retourner au lycée la tête haute et de mieux vivre leur scolarité.

Les demandes du départ – moins de cours, plus de PQ – éternelle pour l’une, triviale pour l’autre, donnaient l’impression que ces motifs ne valaient pas une révolution. Celle du système Parcours-sup me sembla bien plus étayée et justifiée car confier son avenir à une lessiveuse d’algorithmes est tout à fait essorant….
En même temps je découvris qu’ils avaient déjà appréhendé l’incertitude de la qualité de leur formation face à un monde disruptif, la peur d’une guerre civile, l’imminence d’une guerre européenne et la catastrophe écologique déjà programmée et dénoncée par l’une des leurs, Greta Thunberg.

Oui ils ont dit leur mal-être pour avertir les anciens et les aider à devenir imaginatifs pour assurer la survie de la planète. Ils les ont surpris en s’opposant à un système dont ils ne veulent pas. Ces jeunes veulent savoir s’ils sont en de bonnes mains. Ou si cette génération Z va devoir rechercher un nouveau leader comme ils l’ont fait en Serbie et vont bientôt le faire en Inde avec Neha Bora … Qui sait s’ils ne veulent pas faire émerger une réponse forte. Mais ils n’imaginent pas forcément la forme qu’elle prendra.

logo de la plateforme Parcoursup
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Le Carnaval

Ma chère Aurore, tu dois penser que je suis folle si je te parle du carnaval dans des moments aussi graves. Si l’on relit Nietzche dans la « Naissance de la tragédie », il insiste sur les deux forces qui mènent mon petit Charmant : le monde apollinien raisonnable et le monde dionysiaque de passion et d’ivresse… Les grandes sociétés anciennes avec les fêtes de Dionysos chez les Grecs, les Bacchanales chez les Romains, le Carnaval chez les Vénitiens, le sac du Vatican le jour de la mort du Pape chez les Romains, le Mardi Gras en Europe, le libertinage sous Franco à Ibiza, tous ces peuples et j’en passe, instauraient un jour ou plus de déguisement et de folie dionysiaque par année pour que règne l’ordre apollinien le reste du temps. Ces sociétés connaissaient sans doute mieux l’âme humaine que les actuelles. Quand les dirigeants ne peuvent pas traiter le fond du problème – est-il gérable ? – ils doivent installer des soupapes pour faire baisser la pression révolutionnaire.

Donc « Vive le Carnaval » ma belle Aurore.

Je t’envoie mes plus tendres caresses portées par les vents cosmiques les plus doux et mes ondes les plus harmonieuses pour te distraire.

Ta Gaïa

Mai 68 à Paris (Barbey Bruno par Ur Cameras Flickr)
Mai 68 à Paris (Barbey Bruno par Ur Cameras Flickr)
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