Moselle

« Le Miracle du Saint Inconnu », alléluia !

« C’est à la fois un film sur la croyance, le rapport à la foi, et le lien entre la foi et l’argent », confie Alaa Eddine Aljem, le réalisateur marocain de cette fable attachante.

Un premier long-métrage au ton attachant, léger, et qui se déroule tranquillement.

Une voiture s’arrête sur une route déserte, en panne, un homme en sort une pelle et un sac, va enfouir le sac en haut d’une colline, au milieu de nulle part, marque l’emplacement tel une tombe, avant d’être arrêté. Plus tard, le voleur, car c’est bien un voleur, sort de prison, et va aussitôt récupérer son butin. Problème, un mausolée à été construit autour de la « tombe », c’est désormais un lieu de pèlerinage, gardé nuit et jour. Dès son ouverture, le film de Alaa Eddine Aljem, « Le Miracle du Saint Inconnu » (sortie le 1er janvier 2020), donne le ton : nous sommes dans une fable.

Un village s’est bâti au pied du monticule, un nouveau médecin arrive au dispensaire, un vieil homme attend vainement une averse depuis dix ans pour faire pousser sa récolte, au grand désespoir de son fils, les hommes se retrouvent chez le barbier, un chien de garde est doté de dents en or, et on entend au loin des explosions de dynamitage pour une nouvelle route. Des situations absurdes, qui en deviennent drôles, s’enchaînent dans ce premier long-métrage (qui a fait l’ouverture de la Semaine de la Critique), au ton attachant, léger, qui se déroule tranquillement. La crédulité évoquée dans « Le Miracle du Saint Inconnu » est bien sûr une histoire universelle, d’ailleurs même le voleur croit très fort qu’il va pouvoir récupérer son argent.

Rencontre avec le réalisateur Alaa Eddine Aljem, lors de l’avant-première de son film, « Le Miracle du Saint Inconnu », au cinéma Le Klub, à Metz.

« Il n’y pas de méchants, pas de héros, pas de anti-héros »

Vous avez imaginé ce fil comme un conte, une fable ?

Alaa Eddine Aljem : Oui, depuis le début de l’écriture, il y avait une envie de ma part de travailler sur quelque chose de l’ordre du conte, de la fable. J’avais déjà fait ça dans mes courts-métrages, surtout dans « Les poissons du désert » tourné au même endroit. Au Maroc, on a une longue tradition de conte, qui se transmet généralement de manière orale, quand j’étais petit ma grand-mère me racontait des histoires, j’étais bercé par cette culture de contes. Du coup, ça m’intéressait de travailler sur le code du conte arabe et de le retranscrire dans le cinéma. La notion du temps n’est pas très importante dans le film, le temps est suspendu, on ne sait pas réellement combien de jours ni de semaines prend cette histoire, c’est la temporalité du conte.

Avec un décor presque unique, ce paysage désertique, un village, il y a dans votre film un côté western revendiqué ?

Oui, il y a un côté western, à la fois dans le village, dans les décors qui suggèrent ça, et aussi dans certaines saynètes, comme les scènes du barbier. J’avais besoin d’un lieu qui soit aride, qui soit dépourvu de constructions, pour le besoin de l’histoire elle-même, il fallait qu’il y ait un côté un far-west, j’avais besoin d’une micro-société isolée du monde, d’un désert qui ne soit pas un vrai désert, quelque chose de plus minéral, plus pur, ce désert-là était un désert de cailloux, de rocaille, c’était parfait. Avec le chef-opérateur, on a aimé travailler sur certains cadrages, on est toujours dans la confrontation, parce que la forme narrative du film est construite sur des duels, le voleur et son acolyte, le médecin et l’infirmier, le père et le fils…

Outre ce faux saint, on préfère prier pour qu’il pleuve plutôt que d’aller se faire soigner chez le médecin, votre propos est d’évoquer le poids des croyances et des traditions ?

C’est à la fois un film sur la croyance, le rapport à la foi, et le lien entre la foi et l’argent. En l’occurrence, on est sur l’observation d’une micro-société à travers ce village, qui renvoie à une société plus grande qui est le Maroc, mais on touche à quelque chose qui est finalement assez universel, qui est l’humain. Tous les personnages du film sont un peu suspendus entre un mode vie ancestral, traditionnel, plus ancré dans la foi, la croyance, et de l’autre côté quelque chose qui est plus dans le matérialisme, l’argent, le modernisme.

Alaa Eddine Aljem : « J’aime beaucoup ce ton entre la tragédie et la comédie ».

Il n’y a pourtant jamais de moquerie sur ces croyances…

Une des limites importantes pour moi, c’était de rire avec mais pas rire de. Et quand on se moque de quelque chose, on se moque des situations, mais pas d’une croyance. La caméra est distante, tout le film est en plans fixes, l’idée c’était d’être dans une position d’observateur, on n’est pas dans une caméra intimiste, avec des points de vue, où l’on prend parti d’une façon ou d’une autre. On observe un phénomène, une société et des gens suspendus entre deux choses, deux antagonismes, un mode de vie ancestral et un mode de vie plus matérialiste, et les absurdités de leur quotidien ; ils sont à la recherche d’un équilibre qu’ils ne trouvent pas. Tous les personnages ont été conçus pour être aimables, il n’y pas de méchants, pas de héros, pas de anti-héros, il n’y a pas de notion de bien et de mal, juste une quête de repères. Tous sont confrontés à l’ennui, il y a pas mal d’actions qui sont guidées par l’ennui, ça participe aussi à la drôlerie du film.

« Ma génération est dans un entre-deux »

Cette opposition entre tradition et modernisme, c’est une façon de parler du Maroc d’aujourd’hui ?

Une façon de parler du Maroc, mais je pense que l’homme en général est un peu suspendu entre deux choses, on est passé à une ère où la matière a pris le dessus, dans tous les pays du monde, il n’y a rien de plus sacré aujourd’hui que l’argent. Même les questions les plus humaines sont calculées en fonction de facteurs matériels, tout est très codifié, mais aujourd’hui il y a aussi un grand regain d’intérêt pour tout ce qui est culture ancestrale, traditions, retour à la terre, la spiritualité… On cherche notre équilibre entre ciel et terre. Le Maroc est arrivé aujourd’hui à une phase cruciale de son histoire, pendant longtemps ce qui régissait la société c’était les croyances populaires, des lois en accord avec la religion et la tradition ; aujourd’hui, il est entré dans une ère moderne, il a envie d’être un pays inscrit dans la modernité, dans le monde d’aujourd’hui, forcément il y a des antagonismes et des confrontations. J’habite au Maroc, je vois comment nos parents ont grandi et leur façon de penser la société, le monde, n’est pas la nôtre, mais en même temps ma génération est dans un entre-deux.

Vous disiez qu’il y a beaucoup de plans fixes dans votre film, il y a aussi du burlesque, assez peu de dialogues, est-ce que le cinéma de Jacques Tati était une de vos références ?

A la lecture, on voyait qu’il y avait différents genres, ça pouvait aller dans le tragique par moments, puis dans des choses plus comiques, du burlesque, de la comédie… J’aime beaucoup la comédie italienne, j’aime bien Jacques Tati et son humour visuel, Buster Keaton, dont le personnage n’est pas expressif mais qui se retrouve dans des situations absurdes qui font rire, je me retrouve là-dedans, mais en même temps j’aime beaucoup le cinéma iranien, la simplicité de leur cadrage, j’aime bien aussi l’humour scandinave, ça faisait beaucoup de références mais ça n’en faisait pas une en particulier. Plusieurs journaux ont cité Kaurismäki et Suleiman, et dans la presse anglo-saxonne c’était « Les frères Coen au Maghreb », ça m’allait très bien, j’aime beaucoup ce ton entre la tragédie et la comédie.

Il y a une certaine morale, puisque le voleur est finalement bien mal récompensé de tous ses efforts…

Ce voleur fait penser un peu au personnage de Charlot, quelqu’un qui est au centre de tout, qui provoque tout, est la cause de tout, mais en même temps subit suffisamment, il traverse tout cela pour ne rien en tirer à la fin, en fait c’est le fil rouge. Chacun fait une avancée, mais ce personnage-là est le seul qui finit comme il a commencé.

Le Maroc attire désormais des tournages de productions internationales, est-ce que c’est facile d’y produire des films ?

En ce moment, la partie production et financement, ça se passe plutôt bien. Il y a de plus en plus de tournages étrangers, ce qui donne beaucoup de travail aux techniciens, ça permet d’en former de nouveaux, d’actualiser par rapport à ce qui se fait ailleurs, ça crée une économie. « Game of Thrones », « Homeland »… toutes ces séries ont tourné au Maroc, mais aussi les « Men in black », « Mission impossible »… c’est des mois de tournage, beaucoup de travail et beaucoup d’argent. C’est très bien pour la partie industrie, et le Maroc est un des plus anciens pays dans la région qui soutient et qui finance la production nationale ; il y a un CNC marocain, avec un fonds d’aide assez important et efficace, qui soutient le développement et la production. Par contre, il n’y a pas de marché interne, il n’y a qu’une quarantaine de salles dans tout le pays et la fréquentation est assez basse.

Propos recueillis par Patrick TARDIT

« Le Miracle du Saint Inconnu », un film de Alaa Eddine Aljem (sortie le 1er janvier 2020).

Un voleur bien désemparé lorsqu’il découvre un mausolée à l’emplacement de son butin. « Le voleur est le fil rouge de cette histoire », précise le réalisateur.
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