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Pétrole : l’Europe et les États-Unis vers la panne sèche ?

Les réservoirs pétroliers européens et américains évoluent vers l’épuisement. En mai pour l’Europe. En juillet pour les États-Unis.

Pétrole vers l'épuisement des stocks (UnlimPhotos)
Pétrole vers l’épuisement des stocks (UnlimPhotos)

Par Célia Ferrent

L’alerte de Jeff Currie

Jeff Currie est économiste et directeur de la stratégie Energy Pathways au sein du Carlyle Group. Il est l’ancien responsable mondial de la recherche sur les matières premières au sein de la division de recherche sur les investissements chez Goldman Sachs, où il a passé 27 ans. Sa réputation de « maverick » des marchés de l’énergie (il a notamment prédit le super-cycle des matières premières des années 2000 et la montée du pétrole au-dessus de 100 dollars le baril) lui confère une crédibilité rare dans le milieu.
S’exprimant sur Bloomberg Television, Currie a déclaré que les réservoirs de stockage de pétrole seront à sec en Europe « quelque part en mai » et aux États-Unis « quelque part autour du 4 juillet ».
Le 4 juillet. Le jour de la fête nationale américaine. Une date que tout Américain connaît. Choisie par un expert de cette envergure, elle n’est pas anodine : elle est destinée à marquer les esprits, tout en signalant que les difficultés commenceront un peu avant ou un peu après cette échéance symbolique.

Le contexte : la crise du détroit d’Ormuz

Pour comprendre pourquoi cette date est crédible, il faut revenir à ce qui a déclenché le choc énergétique actuel.
Le 28 février 2026, un conflit militaire a éclaté avec l’Iran, entraînant la fermeture du détroit d’Ormuz, l’un des ‘’choke points’’ maritimes les plus critiques au monde. La fermeture du détroit, par lequel transite environ 20 % du commerce mondial de pétrole, ainsi que les attaques contre les infrastructures énergétiques en Iran et dans plusieurs pays du Golfe, ont provoqué une perturbation massive des approvisionnements mondiaux en pétrole.
La crise des transports maritimes dans le détroit d’Ormuz est désormais décrite comme « la plus grande perturbation d’approvisionnement dans l’histoire du marché mondial du pétrole », selon le directeur de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), Fatih Birol.
Les chiffres sont vertigineux : l’offre mondiale de pétrole s’est effondrée de 10,1 millions de barils par jour en mars, tombant à 97 millions de barils par jour, tandis que les flux de pétrole brut et de produits pétroliers à travers le détroit ont plongé d’environ 20 millions de barils par jour avant la guerre à seulement 2 millions de barils par jour en mars.

Des stocks s’évaporent à une vitesse inédite

Jeff Currie a souligné que les derniers chiffres des stocks américains sont sans précédent : il a déclaré n’avoir « jamais rien vu de tel ». Plusieurs facteurs se combinent pour accélérer ce phénomène :

  • Le déficit demande/offre. La situation découle d’un déficit persistant où la demande dépasse l’offre, forçant une ponction des stocks à un rythme alarmant.
  • Les exportations américaines au plus haut. Les exportations de carburant américaines ont atteint des niveaux records, car les flux énergétiques mondiaux se réorientent face à la perturbation d’Ormuz. Cette redirection des ressources draine davantage les stocks intérieurs, accélérant le compte à rebours.
  • Des stocks mondiaux en chute libre. Les stocks mondiaux observés ont chuté de 85 millions de barils en mars, les stocks hors Moyen-Orient ayant été ponctionnés de 205 millions de barils en un seul mois.

L’Asie déjà touchée, l’Europe en mai, les États-Unis en juillet

La crise ne frappe pas tous les pays au même moment. L’Asie est déjà aux prises avec des pénuries dans des régions comme l’Australie, les Philippines et la Thaïlande, où les niveaux de stockage sont dangereusement bas.
Les prix du brut pourraient atteindre 200 dollars le baril, selon certains responsables gouvernementaux américains et analystes de Wall Street. En attendant, les prix du brut Brent ont terminé avril plus de 55 % au-dessus de leurs niveaux d’avant-conflit.

Pourquoi aucune solution rapide n’est possible

Currie a également averti que même si le blocage du détroit d’Ormuz était résolu aujourd’hui, « on parle de trois mois ou plus avant même de voir le début d’une reprise des flux ».
Même si le détroit d’Ormuz s’ouvrait dès aujourd’hui au libre passage des pétroliers, l’offre de pétrole du Moyen-Orient mettrait des mois à reprendre et à atteindre les consommateurs. Le redémarrage de milliers de puits pétroliers à travers le Moyen-Orient représenterait un défi colossal.
Pire encore : toutes les capacités de production de réserve mondiales se trouvent en Arabie Saoudite et aux Émirats arabes unis et sont donc piégées derrière le détroit d’Ormuz. Il n’existe aucune région productrice capable de compenser la perte colossale d’approvisionnement du Moyen-Orient.

Un choc qui dépasse le pétrole

La crise ne se limite pas à l’énergie. Le Golfe Persique produit près de la moitié de l’urée mondiale et 30 % de l’ammoniaque, soit environ un tiers des engrais mondiaux qui transitent par le détroit. Les prix de l’urée ont augmenté de 50 % depuis le début de la guerre. Cela menace directement les récoltes de l’hémisphère nord pour 2026-2027.

Ce que cela signifie concrètement

Le 4 juillet n’est pas une date catastrophiste choisie arbitrairement : c’est l’aboutissement logique d’un enchaînement de faits documentés par l’AIE, la Réserve fédérale de Dallas, l’UNCTAD et les plus grands traders pétroliers mondiaux. La convergence de toutes les estimations vers la période juin-juillet 2026 constitue, en elle-même, un signal que les marchés et les gouvernements ne peuvent plus ignorer.

Célia Ferrent

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