La cinéaste espagnole Eva Libertad évoque avec douceur et délicatesse les angoisses d’une jeune mère sourde, incarnée par sa sœur malentendante Miriam Garlo.

A la dernière cérémonie des Goya, l’équivalent des Césars en Espagnoe, Miriam Garlo fut la première actrice sourde récompensée (meilleur espoir féminin) pour son rôle dans « Sorda », réalisé par sa sœur Eva Libertad (sortie le 29 avril) qui, elle, a reçu le Goya du meilleur premier film. Outre la formidable prestation de la comédienne, c’est aussi son histoire personnelle qui est ainsi récompensée. A la demande de sa sœur, Miriam Garlo lui avait évoqué toutes ses inquiétudes de jeune femme sourde à mettre au monde un enfant, dans un univers « conçu pour les personnes entendantes ». Ce récit a d’abord été porté dans un court-métrage, puis ce long-métrage touchant, présenté en avant-première aux Rencontres du Cinéma de Gérardmer.
Un couple est heureux au début de ce film, la rayonnante Angela enceinte (Miriam Garlo) et son mari Hector, joué par Alvaro Cervantes (qui a lui aussi reçu un Goya, du meilleur second rôle). C’est en silence que les futurs parents discutent du prénom du bébé à venir, en langue des signes. Hector est entendant, Angela est sourde, et il y a une probabilité que l’enfant soit l’un ou l’autre.
« Tout est plus difficile maintenant »

Avant même la naissance, Angela est à juste titre inquiète de ne pas comprendre le personnel médical lors de l’accouchement, malgré la présence de son époux traducteur. Aux angoisses légitimes de toute mère s’ajoutent celle de sa différence, même si, soulagement, la petite Ona est bel et bien entendante. Mais « Tout est plus difficile maintenant », constate la jeune maman désemparée qui se sent isolée, et malgré toute la bonne volonté du mari la tension monte dans le couple. Inquiets, les parents d’Angela voudraient qu’elle porte ses prothèses, qu’elle puisse entendre les pleurs de son bébé, les premiers mots prononcés par Ona, à qui elle raconte des histoires en langue des signes, un casque sur les oreilles.
Cette langue gestuelle lui permet de communiquer avec son mari, ses parents, ses amis sourds et sourdes dont elle apprécie la compagnie, mais un simple déjeuner avec des entendants et le contact est compliqué. Il faut du temps à Angela avant qu’elle ne décide enfin d’aller chercher Ona à la crèche, repoussant la confrontation avec les autres parents, les autres enfants.
Tout comme le récent film français « Elle entend pas la moto », de Dominique Fischbach, avec également une jeune mère sourde, « Sorda » évoque avec douceur et délicatesse l’exclusion et le handicap. Eva Libertad fait vivre aux spectateurs « une expérience sensorielle », les plongeant dans le monde du silence, dans un univers où les sons sont étouffés, atténués, et souvent incompréhensibles.
Patrick TARDIT
« Sorda », un film de Eva Libertad (sortie le 29 avril).