À dix jours de son examen en séance plénière, la proposition de loi visant à lutter contre les « formes renouvelées » de l’antisémitisme embrase le débat politique. Près de 500 000 citoyens ont signé une pétition pour la rejeter, dénonçant un amalgame entre haine antijuive et critique de l’État d’Israël.

En quelques semaines, une modeste pétition déposée le 18 février sur la plateforme de l’Assemblée nationale par un demandeur d’emploi de 26 ans a pris des proportions inattendues. Intitulée « Non à la loi Yadan », elle frôlait le demi-million de signatures ce mardi 7 avril, portée par une accélération spectaculaire : 100 000 paraphes le 1ᵉʳ avril, 200 000 le 3 avril, 350 000 le 6 avril. La mobilisation a transformé une proposition de loi sur l’antisémitisme en crise politique de premier plan à dix jours de son passage dans l’hémicycle, prévu les 16 et 17 avril.
Un texte aux ambitions larges, aux contours flous
La proposition de loi est portée par Caroline Yadan, députée apparentée Ensemble pour la République (EPR) représentant les Français établis à l’étranger, notamment en Israël. Elle entend répondre à ce qu’elle qualifie d’« explosion des actes antisémites » dans le sillage des attaques du Hamas du 7 octobre 2023. Concrètement, le texte élargit le délit d’apologie du terrorisme, sanctionne la présentation d’actes terroristes comme une résistance légitime, et crée un délit inédit d’appel public à la destruction d’un État reconnu, passible de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende. Il étend également le délit de négationnisme, notamment en visant la comparaison de l’État d’Israël au régime nazi.
Yadan assume une lecture serrée du phénomène : selon elle, « la haine de l’État d’Israël est aujourd’hui consubstantielle à la haine des Juifs ». C’est précisément ce glissement sémantique que récusent ses adversaires.
L’amalgame au cœur de la controverse
Pour ses détracteurs, le problème est de fond. La pétition résume la crainte centrale : la loi opérerait un « amalgame entre l’antisémitisme et la critique d’Israël (antisionisme) » susceptible de criminaliser tout soutien à la cause palestinienne. Un tribunal correctionnel avait d’ailleurs énoncé en 2025 que la référence au sionisme ou à Israël ne peut à elle seule être interprétée comme visant la communauté juive dans son ensemble. Les pétitionnaires redoutent que le texte Yadan vise justement à contourner cette jurisprudence pour « obliger les juges à opérer cet amalgame ».
Des personnalités d’origine juive ont pris publiquement position contre le texte, parmi lesquelles Rony Brauman, ex-président de Médecins sans frontières, et Pierre Tartakowsky, président d’honneur de la Ligue des droits de l’Homme (LDH). Dans une tribune publiée dans Libération, ils estiment que le texte « entretient la fausse assimilation entre juifs, Israël et sionisme ». La LDH a également lancé une plateforme d’interpellation des parlementaires pour les appeler à rejeter ce qu’elle qualifie de texte « dangereux ».
À gauche, un front quasi uni contre le texte
Ce mardi matin, le premier secrétaire du Parti socialiste Olivier Faure a annoncé sur X que son groupe voterait contre la proposition de loi, « à la quasi-unanimité ». Le porte-parole socialiste Romain Eskenazi a détaillé les griefs du groupe : « flou juridique », texte qui « loupe sa cible » et instaure une « essentialisation entre les juifs de France et l’État d’Israël ».
La France insoumise (LFI) a, de son côté, demandé le retrait pur et simple du texte de l’ordre du jour, ou à défaut que la pétition soit débattue avant l’examen de la proposition de loi. La députée LFI Gabrielle Cathala a réclamé « le minimum du respect » : inscrire la pétition à l’ordre du jour de l’Assemblée en priorité. Sandrine Rousseau a résumé l’hostilité des Écologistes en jugeant le texte fondé sur « une confusion contestable, et même dangereuse, entre l’antisémitisme, la critique de l’État d’Israël et celle de la politique menée par celui-ci ».
Surprise politique : même le MoDem, pourtant soutien du gouvernement, a pris ses distances. Sa porte-parole Perrine Goulet a proposé un « retrait temporaire » du texte, estimant que « la situation géopolitique n’est pas apaisée » et qu’il faut « prendre un petit peu de recul ».
La procédure qui a mis le feu aux poudres
Le fond n’est pas seul en cause : la méthode a ajouté de l’huile sur le feu. Le 1er avril, une tentative d’avancer brutalement l’examen du texte a provoqué une fronde parlementaire et une vive réaction de la conférence des présidents. La présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, a elle-même marqué sa distance avec cette manœuvre. Le gouvernement a finalement renoncé, le texte restant inscrit aux 16 et 17 avril.
Rappel du mécanisme pétitionnaire. Au-delà de 500 000 signatures provenant d’au moins 30 départements ou collectivités d’outre-mer, la conférence des présidents peut organiser un débat en séance publique. La pétition contre la loi Duplomb sur l’agriculture avait franchi ce seuil à l’été 2025, réunissant 2,1 millions de signatures, mobilisation record de la Ve République en la matière. Un débat avait eu lieu le 11 février, sans valeur contraignante sur le vote.
Un camp pro-texte qui tient, mais sous pression
Le texte bénéficie toujours du soutien du « bloc central », de la droite et de l’extrême droite, ainsi que de quelques voix socialistes dissidentes, dont François Hollande et Jérôme Guedj. Le Premier ministre Sébastien Lecornu avait apporté son soutien lors du 40ᵉ dîner du Crif en février, affirmant qu’appeler à la destruction de l’État d’Israël revenait à mettre en danger vital un peuple. Le texte avait par ailleurs été adopté en commission le 20 janvier par une courte majorité. La question reste désormais ouverte : la mobilisation citoyenne sans précédent autour de cette pétition sera-t-elle en mesure de peser sur le vote des députés ?