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Groenland : quand l’Amérique de Trump force l’Europe à grandir

Par ses menaces répétées sur le Groenland, Donald Trump n’ouvre pas seulement un nouveau dossier diplomatique : il oblige l’Europe à regarder en face une réalité qu’elle s’efforçait jusqu’ici d’éviter.

La plupart des villages du Groenland, comme ici Nanortalik, ont leur propre église (Wikipédia)
La plupart des villages du Groenland, comme ici Nanortalik, ont leur propre église (Wikipédia)

L’idée qu’un allié historique puisse contester la souveraineté d’un territoire européen, y compris par la force, marque une rupture majeure dans l’ordre transatlantique issu de la Seconde Guerre mondiale.

La sécurité nationale US

Le discours américain s’appuie sur un argument désormais classique : la sécurité nationale. Le Groenland, affirme Washington, serait devenu un maillon stratégique face à la montée en puissance de la Russie et de la Chine dans l’Arctique. L’argument n’est pas infondé. Le réchauffement climatique transforme cette région longtemps marginale en nouvel espace de compétition géopolitique, où se croisent routes maritimes, ressources critiques et dispositifs militaires. Mais le problème n’est pas là. Le problème est que les États-Unis prétendent répondre à ces enjeux en s’affranchissant des principes qu’ils ont eux-mêmes longtemps défendus.

La politique du rapport de force

En revendiquant un droit de regard, voire de contrôle, sur le Groenland, Donald Trump remet en cause l’autodétermination du peuple groenlandais et l’intégrité territoriale du Danemark, État membre de l’Union européenne. Ce faisant, il aligne sa méthode sur celle des puissances qu’il prétend contenir. La logique n’est plus celle de l’alliance, mais celle du rapport de force.
Pour l’Europe, cette crise agit comme un révélateur brutal de sa vulnérabilité stratégique. Pendant des décennies, la sécurité du continent a reposé sur un postulat simple : les États-Unis resteraient le garant ultime de l’ordre européen. Or ce postulat ne tient plus. La question n’est plus de savoir si l’Europe peut compter sur Washington, mais jusqu’à quand et à quel prix.

L’Europe divisée

Face à cette situation, les réactions européennes oscillent entre fermeté verbale et prudence extrême. L’unité affichée autour du respect de la souveraineté du Groenland est indispensable, mais elle ne saurait suffire. À défaut, l’Europe risque de confirmer l’image d’un acteur normatif incapable de défendre concrètement ses propres principes.
La tentation est grande de croire qu’un compromis sécuritaire — davantage de troupes américaines au Groenland, une coopération renforcée dans l’Arctique — suffira à calmer Washington. Ce serait une erreur. Si la question n’était que militaire, ces solutions auraient déjà trouvé un écho. L’insistance de Donald Trump révèle une ambition plus profonde : le contrôle politique et économique d’un territoire clé, riche en ressources stratégiques, dans une logique de prédation assumée.

Changement d’époque

L’Europe n’a donc pas d’autre choix que de se préparer à un changement d’ère. Cela implique de penser l’autonomie stratégique non plus comme un slogan, mais comme une nécessité. Cela suppose aussi d’accepter un tabou longtemps impensable : les États-Unis peuvent devenir un facteur d’instabilité pour la sécurité européenne. Des leviers existent — diplomatiques, économiques, militaires — mais ils ne seront crédibles que s’ils s’inscrivent dans une volonté politique claire.
L’affaire du Groenland est moins une crise ponctuelle qu’un test. Un test de la capacité de l’Europe à défendre ses frontières, ses principes et sa souveraineté face à un monde où la force revient au centre du jeu. À défaut de le relever, l’Union européenne s’exposera à un déclassement stratégique durable. À l’inverse, si elle saisissait ce moment, elle pourrait enfin commencer à parler le langage du pouvoir.

Solenne Mira

Amérique du Nord Danemark Europe