Edition du vendredi 15 décembre 2017

AZF : la piste oubliée

Alors que vient de s’ouvrir à Paris un troisième procès pour définir les responsabilités dans l’explosion de l’usine AZF de Toulouse, d’anciens salariés mettent en cause un explosif puissant, la nitrocellulose, dont plusieurs milliers de tonnes restent enfouis dans le sol depuis la première guerre mondiale.

 Enquête. « Un orage magnétique a balayé, les 20 et 21 septembre 2001 le sud-est toulousain. Il s’est polarisé sur le pôle chimique et a, entre autres, induit dans le sous-sol des courants vagabonds qui ont activé de la nitrocellulose datant de la première guerre mondiale, se trouvant sous le bâtiment 221. Cette dernière a constitué l’explosif primaire du nitrate d’ammonium et a entraîné sa détonation. »
Ainsi commence la « note de synthèse » adressée à la cour d’appel de Paris dès l’ouverture, le 24 janvier 2017, du troisième procès visant à établir les responsabilités de la catastrophe. Cette note (et annexes) est le résultat de quinze années d’enquête de la part d’anciens salariés d’AZF, ingénieurs et techniciens, regroupés au sein d’un syndicat CFE-CGC Pyrénées-Garonne.

Phénomènes étranges

Le 21 septembre, à 10 heures 17 minutes, un stock de 300 tonnes d’ammonitrates entreposés dans le hangar 221 du complexe chimique explose, ravageant l’usine et les quartiers sud de Toulouse. La déflagration entendue à 80 km à la ronde fera 31 morts, 20. 800 blessés et détruira plus de 25.000 habitations.
Que s’est-il passé ? L’usine AZote Fertilisants, filiale de Total, était spécialisée dans la production de produits chimiques, de nitrates, de résines diverses pour l’industrie ainsi que d’ammonitrates utilisés comme fertilisants en agriculture. Elle employait alors environ 500 salariés.

Explosion AZF Toulouse 21 septembre 2001

Explosion AZF Toulouse 21 septembre 2001

Dix jours après les attentats de New York, la piste terroriste est dans toutes les têtes. Car l’explosion a été précédée de phénomènes étranges : électriques, électromagnétiques, lumineux, particulièrement déroutants. Plusieurs enregistrements sonores en différents points de la ville ont permis d’identifier une première explosion, de faible intensité avant la catastrophe. Comme si la première avait amorcé la seconde. Un hélicoptère non identifié a été filmé peu après l’explosion comme si le site était sous surveillance. Enfin, plusieurs individus très excités travaillant comme intérimaires à l’usine avaient menacé, la veille, de « faire tout sauter ».
Officiellement, l’explosion a été provoquée par la mise en contact des ammonitrates avec un produit chloré jeté par étourderie dans le hangar 221.

Une autre explosion en 2011

Mais cette thèse ne tient pas une seconde.
D’abord parce qu’il y a eu deux explosions, à quelques secondes d’intervalle. La première, souterraine, provoquant la seconde, celle des ammonitrates, en surface. La première a induit un signal sismique de 3,4 sur l’échelle de Richter.
Ensuite, parce qu’il est impossible, comme le soutient la thèse officielle, de déverser « par mégarde » du DCCNa, un produit chloré pour piscines, sur les ammonitrates, à l’autre bout de l’usine sans s’en apercevoir. Certes, les deux produits sont « incompatibles » comme disent les chimistes, mais l’odeur insoutenable du chlore ne permet pas l’erreur de manipulation.
Or, depuis l’explosion de l’usine AZF, une autre explosion, sensiblement identique s’est produite dans la même zone qui va ouvrir une nouvelle piste. Le 13 décembre 2011, à 21h46, l’usine Saica Pack, de Toulouse, qui fabrique du carton ondulé, est partiellement détruite par une grosse explosion. Il n’y a pas de victime, mais de gros dégâts.
Les enquêteurs découvrent sur place de petits cylindres de nitrocellulose de 6 mm de diamètre net de 10 mm de haut. Ils proviennent de la poudrerie de Braqueville qui a occupé le terrain pendant des années. Pour les experts, l’explosion pourrait provenir de leur dégradation. [La nitrocellulose a été principalement utilisée comme explosif pour remplacer la poudre noire, sous forme de fulmicoton, coton-poudre ou pyroxyle]

Le feu aux poudres

En effet, la zone de l’ancienne usine AZF, le long de la Garonne, a accueilli, de longue date, une poudrerie. Le premier moulin à poudre a été établi en 1667 sur l’île du Ramier, au sud de Toulouse. Agrandie plusieurs fois au cours des siècles, la poudrerie occupe une zone très vaste à la veille de la première guerre mondiale. Les explosions n’y sont pas rares. Une première explosion détruit les bâtiments, le 21 septembre 1781. Une autre explosion, le 16 avril 1816 fait 17 morts.
De sa création à 1840, une dizaine d’explosions mettront le feu aux poudres. Au cours du premier conflit mondial, les femmes sont mises à contribution pour fabriquer de la poudre à canon. Une usine de coton-poudre occupe 150 ha (voir encadré).
Rattachée au ministère de la Guerre, la poudrerie a des stocks énormes. Un parc de stockage d’explosifs est créé à Braqueville. Puis, après-guerre, on immerge 45 .000 tonnes de nitrocellulose (appelée aussi coton-poudre) dans les ballastières voisines, en bord de Garonne. C’est sur ce complexe militaro-industriel que sera implantée en 1924 l’ONIA devenue ensuite AZF. L’usine utilisera une partie des anciens bâtiments de la poudrerie, notamment le hangar 221 construit en 1917. A côté de la SNPE, classée « secret défense » où l’on fabriquait des explosifs et des armes chimiques jusqu’en 1973.

Des risques importants

C’est là, à l’emplacement de l’ancienne poudrerie, sur les terrains de l’ex-usine AZF qu’a été construit l’Oncopole de Toulouse, un campus qui réunit les acteurs régionaux impliqués dans la lutte contre le cancer. En bordure des fameuses ballastières revendues, après l’explosion d’AZF à l’armée. Le sol renferme encore des milliers de tonnes de nitrocellulose qui, au fil du temps, s’est mélangée à son environnement. L’armée envisage la dépollution des sols. Mais cela coûte très cher.
Le campus est donc construit sur et en bordure d’une poudrière. Une seconde catastrophe AZF n’est donc pas impossible.

Marcel GAY

Trois procès pour rien ?

La thèse de l’accident industriel a été défendue par le parquet lors d’un procès fleuve de plusieurs salariés et du directeur de l’usine, Serge Biechlin. Tous relaxés en 2009.
Le procès en appel débutera le 3 novembre 2011 avec deux prévenus : Serge Biechlin et la société Grande Paroisse filiale de Total. Il y aura 2.500 parties civiles, 180 témoins, 31 experts judiciaires, une cinquantaine d’avocats. Les débats ont duré quatre mois. La cour a condamné Grande Paroisse et Serge Biechlin, jugés responsables de négligences.
Mais le 13 janvier 2015, la Cour de cassation a annulé l’arrêt de la cour d’appel de Toulouse et envoyé l’affaire devant la cour d’appel de Paris faisant droit à la mise en cause par la défense de l’impartialité de l’une des magistrates.
Pas plus que les deux premiers, le troisième procès n’a aucun enjeu financier. Sans attendre les résultats de l’enquête pénale, Total a déboursé près de 2 milliards d’euros pour solder les 80 000 dossiers d’indemnisation au lendemain de la catastrophe d’AZF.
Avec la complicité de J-C. Tirat à Toulouse

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