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La résurrection de Jésus est-elle une fake news ?

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Fresque, 166 × 125 cm, Couvent San Marco, Florence (détail).Noli me tangere (Ne me touche pas) : paroles prononcées par Jésus-Christ ressuscité, le dimanche de Pâques, à l’adresse de Marie-Madeleine.
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Erick Cakpo, Université de Lorraine

Au moment où plus de 2 milliards de chrétiens dans le monde viennent de célébrer Pâques, la résurrection de Jésus qui est au cœur de cette fête et qui constitue le fondement de la foi chrétienne serait-elle une supercherie, une fake news ? Cette hypothèse parcourt l’histoire moderne et continue aujourd’hui de nourrir le débat sur la toile autant que sur le plan scientifique. Dans un livre paru il y a quelques jours, l’historien allemand Johannes Fried, en se situant dans une longue tradition de spéculations, affirme que Jésus n’est pas mort sur la croix et n’est donc pas ressuscité. Que ce soit sur Internet ou sur le plan scientifique, les spéculations partagent l’idée que les événements rapportés au sujet de la mort et de la résurrection de Jésus seraient fabriqués. Alors, la résurrection de Jésus est-elle un fait vérifiable ?

Comme une rumeur insistante

Les faits rapportés essentiellement par les Évangiles font état de la crucifixion de Jésus, de sa mort sur la croix, de sa mise au tombeau et du constat du sépulcre vide, effectué par les femmes deux jours plus tard. Puis, les écrits affirment surtout que Jésus se montre à ses disciples à plusieurs reprises. Cette dernière nouvelle courant comme une rumeur dans les rues de Jérusalem : « il est apparu », c’est ce qui commence à se propager pour désigner ce qui se serait passé de si étonnant quelque temps après la mort de Jésus ; « cet homme condamné, pendu au bois de la croix, est vivant, réveillé des morts » (Actes des Apôtres 2, 23-24). Ces mots étaient répétés et colportés par ses disciples, ceux qui l’avaient accompagné jusqu’à Jérusalem, qui, quelques jours auparavant, après la mort de Jésus, n’osaient pas se montrer de peur de subir le même sort que leur maître.

Ce que d’aucuns considéraient comme de l’affabulation prit alors une autre ampleur quand, au même moment, deux des disciples, Pierre et Jean, se mirent à accomplir des miracles en guérissant un homme paralysé à la porte du Temple qu’on nomme la Belle Porte. De là, plus rien n’arrêta ni la rumeur ni les disciples, même les menaces d’emprisonnement du sanhédrin (le Conseil des Juifs) ne suffisent plus à les faire taire, racontent les Actes des Apôtres aux chapitres 3 et 4.

À partir de Jérusalem, la rumeur se diffuse en direction de la Samarie et de la Galilée en touchant des individus, puis des groupes de plus en plus grands. Si les réseaux sociaux ont pour réputation de propager les rumeurs à une vitesse galopante, la diffusion de la nouvelle de la résurrection de Jésus peut y être comparée. En un demi-siècle, la rumeur s’est répandue sur quasiment tout le pourtour de la Méditerranée et jusqu’aux abords de la mer Noire, c’est-à-dire à travers tout le monde romain.

Qu’est-ce qui peut favoriser la propagation de la rumeur ?

Mais quels sont les facteurs qui ont favorisé la diffusion galopante de la rumeur, jusqu’à l’établir en un fait chrétien durablement installé ?

Pour qu’une rumeur se propage, il faut qu’elle rencontre l’imaginaire de l’époque – c’est le même phénomène que pour les fake news, aujourd’hui. Les conceptions de la résurrection, même si elles sont divergentes, sont connues dans les lieux où la nouvelle a été propagée. En Grèce, on raconte qu’Orphée est descendu aux enfers pour ramener sa femme Eurydice à la vie terrestre. En Égypte, Isis a arraché son époux Osiris au séjour des morts. Dans l’Ancien Testament, le prophète Élie rend la vie au fils de la veuve Sarepta et Élisée au fils de la Sunamite (1 Rois 17, 19-24 ; 2 Rois 4, 32-37). Jésus lui-même, selon les Évangiles, aurait opéré des résurrections, celle de son ami Lazare (Jean 11, 1-44), celle de la fille du chef de synagogue Jaïre décrite dans plusieurs passages bibliques (Marc 5, 21-43, Matthieu 9, 18-26 et Luc 8, 40-56) et celle du fils de la veuve de Naïn (Luc 7, 11-17).

La croyance en la résurrection, telle qu’elle est exprimée à l’époque des persécutions d’Antiochus IV roi de Syrie en 167 avant notre ère, et rapportée par le Livre II des Maccabées, conforte l’idée certaine qu’il y a une autre vie après celle terrestre, ce qui permet d’affronter le néant de la mort.

À cela, il faut rajouter l’espoir que nourrit le retour probable d’un Messie ressuscité qui reviendra sauver le peuple de l’occupant.

Cependant, on ne peut pas dire que l’idée de résurrection était partagée de tous dans la Judée du début du Ier siècle. Elle divise même au sein des partis juifs, entre les pharisiens qui y croient et les sadducéens qui la rejettent.

Paul, le principal acteur de la diffusion du christianisme a fait de la résurrection son argument phare ; ce qui fut un échec dans certains cas comme devant l’assemblée d’intellectuels à Athènes qui fustigent cette idée en la tournant en dérision : « À ces mots de résurrection des morts, les uns se moquaient, les autres disaient : Nous t’entendrons là-dessus une autre fois » (Actes 17, 32).

La question des sources ou fact checking

Quand il s’agit de rumeur ou de fake news, la question des sources et de leur vérification est primordiale. C’est dans ce sens que face à l’ampleur des phénomènes de fake news on voit surgir aujourd’hui les sites de fact checking, c’est-à-dire de vérification des faits. Dans le cas de la résurrection de Jésus, comment peut-on vérifier les faits ?

En dehors des écrits chrétiens, à savoir le Nouveau Testament et les textes apocryphes (textes non retenus pour figurer dans le Nouveau Testament), les sources confirmant la résurrection sont indigentes. L’historien juif Flavius Josèphe (vers 30-95), consacre une brève notice à Jésus, « un homme sage », condamné à mort et crucifié sous Ponce Pilate selon les dires de l’historien.

Les traditions juives rassemblées plus tard dans le Talmud (textes fondamentaux du judaïsme rabbinique) aux Ve-VIe siècles sont discrètes au sujet de Jésus de Nazareth, de sa mort et de surcroît de sa résurrection.

En matière de preuve tangible, l’archéologie du Nouveau Testament reste muette tant elle n’a apporté jusqu’ici d’éclairage sur la naissance, la vie et encore moins sur la mort de Jésus comme le précise Eric Cline de l’université Goerge-Washington.

Faut-il en conclure pour autant que tout ce qui concerne Jésus est faux sur le plan historique voire archéologique ? L’archéologie se concentre sur les vestiges concrets du passé (ruines de constructions, fragments, inscriptions dans la pierre, etc.) et rarement sur l’existence d’un individu donné.

En dehors des sciences historiques, la vérification des faits se concentre sur la découverte du corps ou des restes de Jésus. C’est dans ce sens que retrouver le corps de Jésus devient un défi majeur que tentent de relever plusieurs personnes pour apporter la preuve de la supercherie. Le documentaire La tombe perdue de Jésus (2007), produit par James Cameron, dévoilait l’existence de deux réceptacles de pierre ayant prétendument contenu les restes de Jésus et de Marie-Madeleine, ce qui s’est révélé une autre supercherie.

Comment est-ce alors possible, en dehors de ce que rapportent les écrits chrétiens, de remonter jusqu’aux faits pour aboutir au « vrai Jésus » ?




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Connaître le Jésus historique, une peine perdue ?

Ce qu’on appelle le « Jésus historique », c’est-à-dire la vie de Jésus sur le plan purement historique, a fait couler beaucoup d’encre. C’est à partir de la fin du XVIIIe siècle que se développe, depuis l’Allemagne, un courant appelé Lebenjesuforschung (« Recherche sur la vie de Jésus ») dont l’intention est d’aller à la recherche du « vrai Jésus », du Jésus historique, en remontant le fil de ce qui s’est réellement passé à son sujet dans les faits. Est rattaché à ce courant le nom de Hermann Samuel Reimarus. La quête du Jésus historique est dès lors adossée à une méthodologie. Il a été établi que pour être authentique, un fait ou une parole biblique devait être attesté·e par au moins deux sources indépendantes. Ainsi, les données historiques doivent être en adéquation avec les interprétations théologiques. Il s’agissait d’atteindre une vérité débarrassée de toute subjectivité. On sait aujourd’hui combien cette démarche est battue en brèche par les travaux d’Albert Schweitzer qui, dans son ouvrage Histoire de la Recherche sur Jésus (Geschichte der Leben-Jesu-Forschung, 1906) démontre que les chercheurs du « vrai Jésus » projettent en réalité sur le personnage leur propre vision, ce qui aboutit à donner naissance à une multiplicité de Jésus.

Par la suite, dans la même veine, les historiens Raymond Aron et Paul Veyne nous ont appris que l’histoire racontée est le résultat d’une hypothèse certes vérifiable mais falsifiable, et que séparer le fait historique de son interprétation est une entreprise vaine.

Dans ce sens, peut-on dire des écrits chrétiens qu’il sont des écrits historiques ? Auquel cas, la résurrection serait un fait historique interprété selon le point de vue des chrétiens. Fake news ou pas, tout est en l’occurrence question d’interprétation.The Conversation

Erick Cakpo, Historien, chercheur, Université de Lorraine

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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