Des Gilets jaunes pour être visibles

Editeur nancéien*, historien et philosophe, François Baudin suit de près le mouvement des Gilets jaunes à Nancy et ailleurs. Entretien.

François Baudin défile avec les Gilets jaunes à Nancy (DR)
François Baudin défile avec les Gilets jaunes à Nancy (DR)

Comment analysez-vous le mouvement des Gilets jaunes que vous accompagnez depuis sa création en novembre 2018 ?

– La révolte vient de loin. Elle est très profonde et touche les couches les plus populaires de notre pays. Il semble que le pouvoir et les institutions étatiques auront quelques difficultés à le faire rentrer dans le rang.
Ce mouvement est spontané et encore inorganisé malgré quelques tentatives très intéressantes de se coordonner démocratiquement comme cela a eu lieu le 27 janvier à Commercy dans la Meuse à travers une assemblée des assemblées ; il nous réconcilie avec le pays que l’on pensait en proie à ses démons nationalistes, à la démobilisation ou encore au renoncement face aux inégalités monstrueuses que ce monde produit.

Qui sont ces Gilets jaunes que vous côtoyez régulièrement ?

– Ce sont des personnes qui, pour la plupart, sont en situation précaire ou de précarisation rapide. Elles n’ont pas d’avenir dans la société française d’aujourd’hui, elles étaient invisibles, au bord de la route et, soudain, elles enfilent un gilet jaune fluo et deviennent visibles, elles existent. Il y a des gens au bord de la précarité en France qui exigent plus d’égalité et plus de démocratie. Ils posent comme principe et comme réalité que tous les hommes sont capables de penser et donc d’agir et s’occuper des affaires de la cité, d’avoir des émotions poétiques et esthétiques, d’entendre le sens des choses…

Cela fait trois mois que les GJ, comme on les appelle parfois, manifestent sur les ronds-points et dans les rues des villes. Jusqu’où iront-ils ? Jusqu’à quand ?

– Nul ne sait jusqu’où ce mouvement ira. Peut-être une conscience nouvelle émergera-t-elle face aux énormes puissances économiques mondialisées et à l’État libéral qui les sert. Alors un nouveau sujet viendra frapper à la porte de l’Histoire pour s’y installer.
C’est un événement inouï lorsque des hommes et des femmes qu’on ne comptait pas, qui à aucun titre n’étaient appelés à exercer le pouvoir, des gens de rien qui étaient en excédent-jetable, surnuméraire sur le compte de la société, se mettent soudain à exister, font effraction, occupent les ronds-points et les rues des villes revêtus d’un gilet jaune pour être vus et se rappeler à la politique. Au fond, les gens rassemblés dans ce mouvement veulent un autre destin et s’estiment capables de le conduire, et donc capables tout de suite de s’occuper des affaires communes. Le fameux RIC réclamé à cor et à cris en est le symbole simplifié. Ce qui paraissait hier encore impossible devient possible.

A quel prix ? Celui de la violence, des exactions, des blessures…

– Oui, il y a eu une douzaine de morts, plus de 2.000 blessés, des mains arrachés, des yeux crevés, 1800 condamnations par la justice et presque autant en attente de jugement. Il y a aussi des policiers blessés, des magasins détruits, des symboles de la République tagués. Mais la violence elle est d’abord sociale. Elle est dans la vie qu’on fait mener à ces populations précaires et à leurs enfants. On peut comprendre, sans la justifier, la violence des GJ dans les rues.
Et puis, l’Histoire nous apprend que rien n’a été obtenu sans la violence : le suffrage universel, l’abolition de l’esclavage…

Outre la violence dont on les accuse, les GJ seraient aussi racistes et antisémites. Qu’en pensez-vous ?

– La vague de mépris dont les Gilets jaunes continuent de faire l’objet mérite à elle seule d’être analysée. Homophobes, racistes, antisémites, complotistes, tout a été dit pour les disqualifier. Ce mépris me fait penser à certains intellectuels, écrivains, valets du pouvoir et journalistes face à la Commune de Paris en 1871 ou face aux journées de Juin 1848. Deux événements révolutionnaires où des milliers de Parisiens se sont fait massacrer par l’armée et déporter par les gouvernements de l’époque. Aujourd’hui bien sûr, il n’y a plus de massacre, mais comme je l’ai dit : les éborgnés, les mutilés sont nombreux. Et beaucoup de manifestants ont été emprisonnés, mis en garde à vue ou interdit de manifester.

La faute aux journalistes ?

– A travers l’histoire et devant la levée d’une partie du peuple, beaucoup d’intellectuels et écrivains ont ouvertement pris position contre le mouvement avec une virulence qui surprend toujours par son ampleur ; refusant de comprendre les raisons de se révolter, de saisir les causes profondes qui viennent de loin, ces intellectuels et journalistes ont failli à leur devoir. Il s’agit d’une véritable trahison. Il en était déjà ainsi face aux paysans de 1789 traités de ploucs, de gueux, de foules stupides et haineuses, d’ignares, éternelle race d’esclaves ; idem en 1848 : ivrognes, jouisseurs, barbares, sans le sou, fainéants ; rebelote en 1871 : sauvages, nomades, pétroleuses, incendiaires, races primitives, populace, etc. Et aujourd’hui le peuple en mouvement devient raciste, antisémite et homophobe.

On essaie ainsi d’étouffer le mouvement des GJ ?

– C’est une guerre idéologique. En présentant les Gilets jaunes comme des complotistes, des racistes, antisémites etc. ils deviennent infréquentables. Et puis, il y a le Grand Débat National qui est principalement un écran de fumée. Enfin, un durcissement de la répression via cette loi anticasseurs qui a pour but d’empêcher les Gilets jaunes de manifester.

Comment tout cela va finir ?

– On ne peut pas savoir. Le mouvement est très profond. La revendication du RIC (Référendum d’initiative Citoyenne) symbolise la démocratie directe qu’ils souhaitent. Les Gilets jaunes veulent plus d’égalité fiscale et sociale. Maintenant que le peuple a commencé de se soulever, de s’émanciper, le combat démocratique doit être mené jusqu’au bout ; il sera long.

Propos recueillis
par Marcel GAY

*Editions Kaïros