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Ces orchestres qui donnent du souffle aux universités

A travers des concerts ouverts au grand public, les orchestres universitaires veulent démocratiser la musique classique. Joël Hellenbrand/Orchestre universitaire de Strasbourg - ESOF, Author provided
A travers des concerts ouverts au grand public, les orchestres universitaires veulent démocratiser la musique classique. Joël Hellenbrand/Orchestre universitaire de Strasbourg – ESOF, Author provided

 

Mathieu Schneider, Université de Strasbourg

Du 6 au 10 juin 2018, c’est une sorte de Fête de la musique avant l’heure qui s’est déroulée à Strasbourg. Venus de Suède, de Suisse, d’Allemagne ou encore d’Italie, près de 500 jeunes musiciens s’y sont retrouvés pour la quatrième édition du festival des orchestres universitaires européens (ESOF). En quatre jours, ils ont donné neuf concerts, partageant des œuvres du patrimoine commun, de Wagner et Sibelius à Debussy, en passant par Brahms ou Prokoviev. Un programme qui a fait quasiment salle comble chaque jour, avec près de 5000 spectateurs au total, issus de toutes les générations.

A l’heure où les orchestres s’interrogent sur le renouvellement de leur audience – particulièrement en France, voilà qui dément les préjugés et montre que le vieillissement des publics n’est pas une fatalité. Mais quelle place la pratique symphonique tient-elle vraiment pour les étudiants ? Peut-elle jouer un rôle fédérateur dans la vie d’un établissement ou d’une ville ? En remontant l’histoire de la musique et en analysant le fonctionnement d’un orchestre universitaire, nous trouvons quelques éléments de réponse.

Un modèle « citoyen » en héritage

Lorsqu’elles créent des orchestres académiques, les universités cherchent-elles à se doter d’ambassadeurs capables de les représenter lors de manifestations internationales, comme c’était le cas début juin à Strasbourg ? La réalité des intentions est bien plus complexe, ne serait-ce que par l’éclatement des établissements en différentes facultés ou disciplines. Mais les orchestres symphoniques ont un indéniable potentiel de porte-paroles. Il suffit de jeter un œil sur leur histoire pour mieux le percevoir.

Faisant dialoguer les quatre familles d’instruments – cordes, bois, vents et percussions, le genre symphonique est défini à ses origines comme « l’expression du sentiment d’une foule tout entière » (Koch, Musikalisches Lexikon, 1802). De quoi s’imposer rapidement comme l’image d’une république citoyenne, dans laquelle chaque voix prête son concours à l’édifice collectif. Beethoven a concrétisé cet idéal dans sa Neuvième Symphonie, dont le choral final n’est pas devenu par hasard l’hymne européen. Plus généralement, le XIXe siècle est celui de la naissance des nations modernes, fondées sur un modèle parlementaire dans lequel la loi émane des citoyens.

Cet idéal promu par les Lumières a très tôt été expérimenté en musique. C’est ainsi que le genre symphonique connaît ses premiers développements à Mannheim (Allemagne), dans les années 1750, puis sous la plume de Haydn (1732-1809), Mozart (1756-1791) et Beethoven (1770-1827), à Vienne (Autriche). L’adhésion politique des trois grands classiques aux idées de la franc-maçonnerie et à celles, très proches, de la Révolution française les a confortés dans leur volonté de créer une forme musicale mettant sur un même plan les différents pupitres de musiciens et qui serait l’émanation d’une expression collective.

Les orchestres universitaires réunissent des étudiants d’horizons différents.
Joël Hellenbrand/Orchestre universitaire de Strasbourg — ESOF, Author provided

Un vecteur d’intégration

Il serait tentant de penser que les universités ont conçu les orchestres avec un but premier, celui de traduire en musique l’identité de leur communauté étudiante. Mais l’existence de ces formations artistiques dans l’enseignement supérieur n’est en fait pas si ancienne. La composition par Brahms de son Ouverture académique en 1880 peut induire en erreur. Car si, à leur création, les conservatoires ont rapidement intégré les cours de pratique collective et promu la constitution d’orchestres symphoniques comme d’ensembles de musique de chambre, cela n’a généralement pas été le cas des universités, à de rares exceptions près.

A Berlin, la Friedrich-Wilhelms-Universität (aïeule de l’actuelle Humboldt-Universität) fait figure de pionnière, en 1907. Ailleurs, les orchestres universitaires modernes voient le jour bien plus tardivement : en 1954 à Leipzig, en 1968 à Munich, en 1993 à Vienne, 1961 à Strasbourg. Alors que se profile une nouvelle ère, celle de la massification de l’enseignement supérieur, ces créations sont portées par une forte demande étudiante : celle d’une pratique et de projets communs. Comme ils constituent évidemment un vecteur d’intégration dans la communauté universitaire, ils ont rapidement reçu le soutien des établissements eux-mêmes. L’histoire de l ‘Orchestre universitaire de Strasbourg illustre cette évolution.

Dès sa création en 1961, celui-ci réunit les étudiants de différentes facultés de l’université. Passant au statut associatif en 1973, il inscrit au cœur de ses missions son rôle d’intégrateur social. À chaque rentrée, une partie de ses effectifs se renouvelant, l’orchestre procède en effet au recrutement d’amateurs dans toutes les filières d’études et tous les services administratifs. Pour nombre de participants, c’est l’occasion de poursuivre une activité culturelle qui les passionne, tout en tissant des liens dans un établissement qu’ils découvrent et une ville où, souvent, ils viennent de s’installer.

La constitution en association permet une certaine indépendance. L’université laisse alors l’orchestre libre de sa ligne artistique, et joue surtout un rôle de soutien financier, et logistique. Ce sont les membres du comité, élus par l’assemblée générale, et le directeur musical qui définissent les projets de chaque saison, alignée sur le calendrier universitaire. Mais d’autres orchestres ont fait le choix d’une administration directe de leur université : c’est le cas du Royal Academic Orchestra d’Uppsala, qui était présent du 6 au 10 juin à Strasbourg. Même configuration pour le Chœur & Orchestre de Sorbonne Université qui joue d’ailleurs un rôle pédagogique plus officiel, avec des sessions d’orchestre intégrées aux cursus.

Un répertoire à démocratiser

Au-delà de la cohésion qu’ils peuvent créer, l’autre ambition des orchestres universitaires, c’est bien sûr la promotion du répertoire symphonique. Par des concerts à entrée gratuite, ou à bas tarifs, l’Orchestre Universitaire de Strasbourg espère ainsi mettre la culture classique à la portée de tous, étudiants et grand public. Une mission d’accessibilité comparable à celle dont l’université est investie pour l’accès à la connaissance.

Par ailleurs, la musique contribue à ouvrir l’université sur son environnement proche et international. En donnant chaque année des concerts au Palais universitaire, l’Orchestre Universitaire de Strasbourg invite le public à pousser les portes de ce joyau de son campus et à prendre place dans un lieu emblématique qui accueille régulièrement séminaires et colloques. Par des échanges étudiants et des tournées dans d’autres pays – par exemple en Chine en 2001, ou aux Pays-Bas en 2014, il contribue aussi au rayonnement de l’établissement.

The ConversationEn accueillant en 2018 la première itinérance de l’European Student Orchestra Festival, lancé en 2015 à Leuven (Louvain) en Belgique, il montre également que la pratique musicale étudiante ne s’inscrit plus seulement dans un établissement mais dans un réseau plus vaste. Un effort soutenu par la fondation en 2012, à l’Université d’Uppsala, de l’European Network of University Orchestras. Alors que l’on fête les 20 ans de la Déclaration de la Sorbonne, qui initiait la construction d’un espace européen de l’enseignement supérieur, ces partenariats montrent que la musique classique est un terrain d’échanges. Et que, même plus de deux cents ans après sa création, le genre symphonique n’a rien perdu de son dynamisme.

Mathieu Schneider, Enseignant-chercheur en musicologie, vice-président Culture, sciences et société de l’université de Strasbourg, Université de Strasbourg

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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