Ukraine
Partager
S'abonner
Ajoutez IDJ à vos Favoris Google News

Nucléaire : la France rattrapée par le climat, l’Ukraine par la guerre

Selon le World Nuclear Industry Status Report 2026 (WNISR), le nucléaire mondial bat un record grâce à la Chine. Focus sur la France et l’Ukraine confrontées l’une, aux aléas climatiques, l’autre à la guerre.

 

Raport mondial sur l'industrie nucléaire 2026 (Mycle Schneider)
Rapport mondial sur l’industrie nucléaire 2026 (Mycle Schneider)

Le rapport annuel de référence sur l’industrie nucléaire mondiale dresse cette année un constat contrasté pour deux pays confrontés à des crises radicalement différentes : en France, c’est le changement climatique qui vient bousculer un parc vieillissant et un programme de relance déjà sous tension financière et politique ; en Ukraine, c’est la guerre qui, depuis plus de quatre ans, met à l’épreuve la sûreté d’un secteur qui reste pourtant la colonne vertébrale du système électrique national.

France : un parc vieillissant sous la double pression du climat et des choix politiques

La production nucléaire française a connu en 2025 sa meilleure performance en six ans, avec une hausse de 3,1 % pour atteindre 373 TWh, soit 68,1 % de l’électricité produite dans le pays — la part la plus élevée au monde. EDF vise un retour au-dessus de 400 TWh, un niveau qui était pourtant la norme entre 2005 et 2015. Le réacteur EPR de Flamanville-3, raccordé au réseau 18 ans après le début de son chantier, n’a atteint sa pleine puissance qu’en décembre 2025 et doit déjà s’arrêter à l’automne 2026 pour plusieurs réparations, dont le remplacement du couvercle de cuve.

Le climat frappe plus fort et plus tôt que prévu

C’est l’un des passages les plus frappants du rapport. EDF avait anticipé, à l’horizon 2050, une perte annuelle de production liée au changement climatique d’environ 5,6 TWh. Ce seuil a été atteint dès le 11 août 2026, puis quasiment doublé au 1er septembre, avec plus de 9 TWh de pertes cumulées sur l’année. Le 17 août 2026, jusqu’à 13,4 GW de capacité — plus de 20 % du parc nucléaire français — étaient hors service au même moment. Le rapport cite des arrêts liés au climat ou à des événements imprévus sur plusieurs sites, dont Cattenom, Bugey, Chooz et Golfech, ainsi qu’un épisode inédit à Gravelines, où une invasion de méduses dans les stations de pompage a contraint EDF à arrêter trois réacteurs et à réduire de moitié la puissance d’un quatrième.

EPR2 : le coût grimpe, le calendrier glisse

Le programme de six réacteurs EPR2, validé au sommet de l’État lors du Conseil de politique nucléaire présidé par Emmanuel Macron, voit son coût réévalué à 72,8 milliards d’euros (valeur 2020) — soit 41 % de plus que l’estimation de 2021 — pour une première mise en service désormais fixée à 2038. Le financement, qui prévoit qu’un prêt public adossé au Livret A couvre 60 % du coût total, suscite une contestation d’une large coalition de partis, syndicats et associations, qui redoutent un détournement de l’épargne populaire au détriment du logement social et de la rénovation thermique. Fin juin 2026, une trentaine d’organisations — dont le Syndicat des avocats de France — ont par ailleurs saisi le Conseil d’État contre un décret jugé taillé pour accélérer les projets nucléaires au détriment du droit de l’environnement.

Une facture d’entretien qui pèse sur les comptes d’EDF

La dette financière nette du groupe a reculé à 51,5 milliards d’euros fin 2025, mais l’entreprise doit composer avec un marché de plus en plus perturbé par la montée des renouvelables : 735 heures de prix négatifs ou nuls sur le marché spot en 2025, contre 560 en 2024.

Ukraine : le nucléaire en première ligne d’une guerre inédite

Pour la première fois, un pays doté d’un parc nucléaire important se retrouve en guerre totale pendant plus de quatre ans. Depuis l’invasion russe de février 2022, le nucléaire reste pourtant l’épine dorsale du système électrique ukrainien, assurant environ 50 % de la production nationale — une production qui a néanmoins chuté de près de 40 % par rapport à 2021, essentiellement à cause de la saisie des six réacteurs de la centrale de Zaporijjia.

Zaporijjia, une centrale transformée en position militaire

Occupée par les forces russes depuis mars 2022 avec l’appui technique de Rosatom, la centrale — la plus puissante d’Europe — est maintenue à l’arrêt froid depuis septembre 2022. Le rapport documente une militarisation croissante du site (mines, tranchées, troupes stationnées) et relève un incident marquant : une frappe de drone a touché la salle des turbines de l’unité 6 le 30 mai 2026, la première atteinte directe au site depuis avril 2024 selon l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). La centrale a connu 18 coupures de son alimentation électrique externe depuis le début du conflit — la dernière, début juin 2026, ayant duré 15 heures — obligeant à recourir aux générateurs diesel de secours pour éviter tout risque de fusion. Le rapport mentionne également des témoignages, documentés par l’ONG ukrainienne Truth Hounds, faisant état de détentions et de mauvais traitements visant des habitants d’Enerhodar et des employés de la centrale.

Un scandale de corruption qui ébranle Energoatom

En novembre 2025, les autorités anticorruption ukrainiennes (le Bureau national anticorruption, NABU, et le Parquet spécialisé, SAPO) ont mis au jour, via l’opération « Midas », un système de rétrocommissions de 10 à 15 % imposé aux sous-traitants de l’opérateur public Energoatom. Environ 100 millions de dollars auraient transité par ce circuit de blanchiment, dont des fonds destinés à protéger les infrastructures énergétiques contre les frappes russes. L’ancien ministre de l’Énergie German Galushchenko, entretemps nommé ministre de la Justice, a été arrêté en février 2026 alors qu’il tentait de quitter le pays. Le conseil de surveillance d’Energoatom a été entièrement renouvelé début 2026, avec l’arrivée d’experts internationaux, dont l’ancienne présidente de l’Autorité canadienne de sûreté nucléaire, Rumina Velshi.

Des projets de nouveaux réacteurs toujours dans l’impasse

Malgré les annonces officielles, aucun nouveau réacteur n’est en construction active en Ukraine mi-2026. Le projet d’achever les réacteurs 3 et 4 de la centrale de Khmelnytskyi — entamés il y a près de 40 ans — reste suspendu à un éventuel accord avec la Bulgarie pour racheter des équipements initialement prévus pour la centrale de Belene, un accord que Sofia a pour l’instant écarté. Le partenariat avec l’américain Westinghouse pour la construction de neuf réacteurs AP1000 subit le même sort : ni étude de faisabilité formelle, ni permis de construire n’ont été délivrés à ce jour.

Deux pays, une même leçon

Ces deux dossiers, aussi différents soient-ils, illustrent une même réalité soulignée par le rapport : la résilience du parc nucléaire mondial est de plus en plus mise à l’épreuve par des facteurs longtemps considérés comme secondaires — aléas climatiques d’un côté, conflit armé de l’autre — avec, dans les deux cas, des conséquences directes sur la disponibilité de la production électrique.

Source : World Nuclear Industry Status Report 2026 (WNISR), Mycle Schneider Consulting. 

Un bilan mondial en trompe-l’œil

Le rapport souligne un paradoxe : la production nucléaire mondiale atteint un record en 2025, mais cette hausse est entièrement portée par la Chine. Hors Chine, la production stagne, voire recule légèrement, et reste inférieure de 14 % à son niveau de 2006. La part du nucléaire dans la production électrique mondiale tombe à 8,8 %, son plus bas niveau depuis quatre décennies et demie — environ la moitié de son pic de 1996 (17,5 %).

Le solde démarrages/fermetures repasse négatif

En 2025, quatre réacteurs ont été mis en service dans le monde contre sept fermetures — un solde négatif inédit depuis 2021. Fin 2025, la puissance installée mondiale s’établissait à 368,6 GW, en léger recul par rapport à 2024. Le parc mondial vieillit : l’âge moyen des réacteurs en service atteint désormais 32,9 ans.

La construction repart, mais reste concentrée Chine-Russie

73 réacteurs sont en construction dans le monde mi-2026 (+10 en un an), un niveau inédit depuis 1987. La Chine à elle seule en construit 37, la Russie (via Rosatom) en pilote 29 à l’international, ce qui fait que 95 % des chantiers en cours dans le monde sont menés par des États dotés de l’arme nucléaire ou des entreprises qu’ils contrôlent. Aucun des 16 réacteurs raccordés au réseau entre 2023 et 2025 n’a respecté son calendrier initial ; le délai moyen entre le début du chantier et le raccordement est de près de 11 ans.

Les renouvelables et les batteries prennent le dessus

C’est l’un des messages centraux du rapport : en 2025, pour la première fois, le solaire seul a produit plus d’électricité que le nucléaire au niveau mondial, et solaire + éolien combinés ont généré plus du double de la production nucléaire. Le stockage par batteries connaît une accélération spectaculaire (+104 GW rien qu’en 2025), avec une chute des coûts qui rend ce mix de plus en plus compétitif face au nucléaire.
Autres pays clés:

  • États-Unis : toujours le premier parc mondial (94 réacteurs) mais l’un des plus âgés (44,7 ans en moyenne) ; aucun chantier en cours ; pour la première fois, éolien + solaire dépassent la production nucléaire.
  • Ukraine : la centrale de Zaporijjia reste occupée par la Russie ; un vaste scandale de corruption a éclaboussé l’opérateur Energoatom (environ 100 millions de dollars détournés selon les enquêteurs).
  • Royaume-Uni : le parc va tomber à un seul réacteur en service d’ici la fin de la décennie, sauf prolongations.
  • Japon : la relance post-Fukushima se poursuit lentement (15 réacteurs « opérationnels », 18 toujours à l’arrêt prolongé) ; l’opérateur de Hamaoka a été pris en défaut d’avoir falsifié des données sismiques.
  • Hongrie, Suède : projets de nouveaux réacteurs, mais confrontés à la sécheresse (Hongrie) ou aux incertitudes politiques (Suède, après les élections de septembre).

Fukushima, SMR, démantèlement

Le rapport fait état d’au moins 2 350 décès « liés à la catastrophe » reconnus par les autorités locales, 15 ans après l’accident. Sur les petits réacteurs modulaires (SMR), un seul chantier est actif en Occident (Canada). Sur 224 réacteurs fermés dans le monde, seuls 25 ont été entièrement démantelés.
Conclusion: Les auteurs concluent à une stagnation structurelle du nucléaire à l’échelle mondiale (hors Chine), face à une accélération continue des renouvelables et du stockage par batteries — sans signe d’un retournement de tendance en faveur du nucléaire.

 

◉Europe • France • Monde • Ukraine •