
Gaza/Liban/Israël : que dit la Bible? Lorsque Benjamin Nétanyahou a lancé ses opérations militaires à Gaza sous des noms à résonance biblique, la question semblait d’abord simple : a-t-on le droit d’instrumentaliser les Écritures à des fins militaires ? Mais l’enquête mène bien plus loin — vers un lobby discret, tentaculaire et considérablement sous-estimé en Europe : le sionisme chrétien évangélique.
Un ancrage scripturaire contesté
Tout repose sur un verset. Dans la Genèse, Dieu promet à Abraham une terre s’étendant du fleuve d’Égypte jusqu’à l’Euphrate, une possession qualifiée de « perpétuelle ». Les courants fondamentalistes prennent ce texte au pied de la lettre, ignorant que les promesses bibliques s’inscrivent dans le cadre d’une alliance conditionnelle : si le peuple viole ce pacte, la promesse devient caduque. La Bible elle-même l’atteste, avec l’exil à Babylone comme sanction historique.
« Ce qu’il y a au cœur de cette pensée, ce n’est pas le droit international, ni la mémoire de la Shoah — c’est un verset biblique. »
Quatre siècles d’une doctrine minoritaire devenue majoritaire
En 1585, le théologien anglais Thomas Brightman opère un premier glissement : la bénédiction d’Abraham, traditionnellement lue comme une figure du Messie, devient une promesse géopolitique adressée au peuple juif en tant que nation. Au XVIIe siècle, la Fraternité de Plymouth lit l’Apocalypse comme un calendrier militaire et voit dans le retour des Juifs en Palestine une condition nécessaire au règne millénaire du Christ.
John Nelson Darby structure ensuite cette vision en une doctrine cohérente : le dispensationalisme, qui découpe l’histoire en « ères » successives et prédit une double destinée — l’Église enlevée au ciel, Israël régnant sur terre. Enfin, en 1909, Cyrus Scofield popularise ces idées dans une Bible annotée, vendue à des millions d’exemplaires dans les églises fondamentalistes américaines. Un courant sectaire venait de devenir pensée dominante.

Un lobby de dix millions de membres
L’organisation CUFI — Christians United for Israel — fondée par le pasteur John Hagee revendique plus de dix millions de membres. Elle organise chaque année à Washington une « Nuit pour honorer Israël » où se côtoient pasteurs, sénateurs et anciens vice-présidents. Pour ses adhérents, soutenir Israël n’est pas une opinion politique : c’est un acte de foi dicté par Genèse 12 — « Je bénirai ceux qui te béniront ». Soutenir l’État hébreu, c’est s’assurer la bénédiction divine. Et accélérer la fin des temps.
Une lecture sélective et fragmentée
Le problème fondamental de cette doctrine est d’ordre herméneutique : elle découpe les textes, efface les conditions, ignore les avertissements. La Bible rappelle pourtant que « la terre appartient à Dieu seul » et que le Lévitique ordonne de traiter l’étranger avec justice. Pour les chrétiens, c’est dans la personne de Jésus que la promesse trouve son accomplissement — lui qui déclarait « mon royaume n’est pas de ce monde » et promettait la terre aux « cœurs doux ».
Quant à la restauration d’Israël annoncée par les prophètes, la Bible la décrit comme pacifique, rayonnante par sa foi, et non par les armes. C’est Dieu, non les hommes, qui livre la grande bataille finale selon Ézéchiel.
Ce qui se passe à Gaza est un scandale. Le justifier au nom de la Bible est un blasphème. Désarmer les fondamentalistes par la lecture fidèle des Écritures : voilà la seule arme qui vaille.