Avec de la joie, de la mélancolie, et Carmen Maura en vieille dame, Maryam Touzani signe un joli film, « très personnel, né du manque, de la douleur, et de la perte ». Un regard sensible et sensuel sur la vieillesse.

On comprend que Maria Angeles ait envie de rester vivre dans cette « Rue Malaga » qui donne son nom au film de Maryam Touzani (sortie le 25 février). Cela fait quarante ans qu’elle vit dans cette rue de Tanger, animée, colorée, joyeuse. Née elle aussi à Tanger, tout comme son personnage Maria Angeles, la cinéaste (« Le Bleu du caftan ») y a passé sa jeunesse, et c’est dans cette rue que se situait l’appartement de sa grand-mère et où sa mère a grandi.
« C’est un film très personnel, né du manque, de la douleur, et de la perte », confiait-elle dans un message aux spectateurs des Rencontres du Cinéma de Bretagne, à Guingamp, où son film était présenté en avant-première. « J’ai eu envie de célébrer la vie, la vieillesse, le passage du temps, et questionner le regard de la société sur la vieillesse », précisait Maryam Touzani, qui a coécrit ce film avec son complice, le cinéaste Nabil Ayouch.
La réalisatrice s’est notamment inspirée de sa grand-mère espagnole venue s’installer à Tanger, comme bien de ses compatriotes fuyant la dictature franquiste, en passant de l’autre côté du Détroit de Gibraltar. Au fil des générations, certains membres de cette communauté espagnole sont repartis, d’autres sont restés. Incarnée par la grande actrice espagnole Carmen Maura, Maria Angeles a toujours vécu à Tanger ; c’est désormais une vieille dame, bien connue de tous les camelots du quartier, réjouie à l’idée d’une visite de sa fille venue d’Espagne.
La solitude et la mort toute proche
Celle-ci est pourtant porteuse d’une mauvaise nouvelle : divorcée dans la douleur, coincée par des problèmes financiers, elle veut vendre l’appartement de la rue Malaga qui est à son nom. Ne laissant que deux choix possibles à sa mère : la suivre à Madrid, ou rester à Tanger, dans un hospice. La mort dans l’âme, Maria Angeles va se résoudre à quitter sa chère rue Malaga, et abandonner tout ce qui fait une vie.
Elle commence à faire ses cartons, laisse sa fille vendre ses meubles à bas prix à un brocanteur, y compris sa chaise à bascule et cet ancien meuble tourne-disques qui jouait de vieilles chansons espagnoles. Partie sans se retourner, emmenant quelques objets, quelques photos, elle s’installe donc dans une triste maison de retraite, sentant la vieillesse, la solitude, la mort toute proche. Et puis non : retour rue Malaga, où elle se réinstalle discrètement dans son appartement vide, rachète une partie de ses meubles, sa chaise, le grand lustre du salon, et retrouve sa vie.
De la joie et de la mélancolie

Et finalement, mieux que sa vie d’avant, car la grand-mère a de la ressource : elle enjôle le marchand de meubles, fait du chantage à l’agent immobilier, et amadoue même les policiers débarqués chez elle où, pour gagner un peu d’argent, elle organise des soirées foot avec bière, tapas et tortilla. Plus que ses affaires, elle récupère aussi un bonus de vie et de bonheur.
S’il y a de la drôlerie, notamment les visites à son amie Josepha, religieuse qui a fait vœu de silence et à laquelle Maria Angeles (formidable Carmen Maura) raconte tout de sa vie, jusqu’au plus intime, il y a aussi de la sensualité avec de vieux corps nus et amoureux qui s’enlacent. Il y a encore de la gaieté et de l’amour, de la joie et de la mélancolie, dans cette « Rue Malaga » ; Prix du Public au Festival de Venise, c’est un très joli film, sur la vieillesse bien sûr, mais aussi la transmission, le mélange des cultures, les souvenirs et la tolérance.
Patrick TARDIT
« Rue Malaga », un film de Maryam Touzani, avec Carmen Maura (sortie le 25 février).