« Un amour impossible » et un possible amer

« C’est quand même une histoire de reconstruction malgré tout », confie Catherine Corsini, réalisatrice de ce film adapté d’un roman de Christine Angot, avec Virginie Efira dans le rôle de la mère abandonnée.

C'est au bord du lac de Gérardmer, dans les Vosges, qu'ont été tournées quelques séquences de ce film.
C’est au bord du lac de Gérardmer, dans les Vosges, qu’ont été tournées quelques séquences de ce film.

« Elle a vu le film, elle l’a aimé, sa mère l’a vu, elle aurait pu ne pas l’aimer, je suis très contente, mais mon premier souci était plutôt que les acteurs aiment le film », confie Catherine Corsini, réalisatrice de « Un amour impossible » (sortie le 7 novembre). « Elle », c’est l’écrivain Christine Angot, auteur du roman dont ce film est l’adaptation, et qui raconte l’histoire de sa mère et la sienne.

Fin des années 50, Rachel, incarnée par Virginie Efira (qui joue aussi une coach dans « Le grand bain » de Gilles Lellouche), est une jeune fille charmante qui travaille à la Sécu, à Châteauroux. C’est à la cantine qu’elle rencontre Philippe, interprété par Niels Schneider (qui incarne Saint-Just dans « Un peuple et son roi » de Pierre Schoeller), un bourgeois « fagoté comme un as de pique, mais il parle bien ». Pour elle c’est une passion, pour lui ce n’est qu’une « rencontre inévitable ». Lorsqu’il part, il lui laisse une petite broche et une fille « née de père inconnu » qu’il traînera à reconnaitre (« Je vais réfléchir », dit-il). C’est donc seule que Rachel élève sa fille au fil des années ; lorsque le lien se renoue avec le père, ce sera pour le pire et l’ignoble.

Catherine Corsini (cinéaste de « La nouvelle Eve », « Les ambitieux », « Partir », « Trois mondes », « La belle saison »…) fait ce récit sur plusieurs décennies et en trois parties : l’histoire d’amour, la vie de la mère et la fille ensemble, puis l’explication entre les deux femmes.  Il n’y a pas qu’un seul « amour impossible », mais plusieurs, celui du couple, entre la mère et sa fille, la fille et le père… et malheureusement un possible très amer.

Sur l’affiche d’« Un amour impossible », les personnages sont à Gérardmer, où quelques séquences du film ont été tournées au bord du lac. « Ma mère allait à Gérardmer avec mon beau-père, ça me faisait un peu rêver cet endroit, pour moi, ça représentait ces années-là, on est en 63 dans l’histoire, des endroits où les gens de la middle-class allaient se payer des vacances », précise Catherine Corsini. Interview de la cinéaste, Place Stanislas à Nancy, lors de l’avant-première de son film au Caméo.

Catherine Corsini : « J’ai retrouvé beaucoup de ce que j’ai vécu moi-même »

Qu’est-ce qui vous attirait dans le roman de Christine Angot ?

Catherine Corsini : En fait, c’est ma productrice qui me l’a fait lire, je l’ai lu d’une traite et j’ai été complètement bouleversée. J’y ai retrouvé beaucoup de choses de ce que j’ai vécu moi-même en étant petite fille, vivant aussi avec sa mère pendant une longue période ; comment les femmes étaient considérées à cette époque, avoir un enfant hors mariage c’était très condamnable. Ces choses-là m’ont rappelé ce qu’était la vie d’une femme modeste, et son envie de s’en sortir, tout faire pour que sa fille ait une vie meilleure. J’étais bouleversée par le fait que dans la vie on tombe en amour sur la personne qui va vous faire le plus de mal ; il y a un chemin inconscient du film et le chemin conscient d’une femme qui relève la tête tout le temps malgré les coups qu’elle reçoit, je trouve ça très fort. Et cette histoire d’inceste, cet homme qui fait tout pour détruire cette relation entre la fille et la mère, et finalement ne va pas y parvenir, je trouve ça assez exemplaire et bouleversant.

Vous évoquez l’inceste, mais des spectateurs du film n’ont pas forcément lu le livre, et ne s’attendent peut-être pas à ça ?

Le film traite du choix amoureux, pourquoi elle tombe amoureuse de cet homme qui n’est pas de sa classe sociale, du rapport de classes, du fait qu’il ne veut pas l’épouser parce qu’elle n’a pas d’argent, ce sont des thèmes récurrents à l’époque. Ce que je trouve aussi très beau, c’est que pour elle c’est un enfant de l’amour, c’est un enfant qu’ils ont choisi de faire ensemble, et elle lui donne toujours une image très positive de son père. Mais comme c’est un grand pervers, il va s’arranger pour tout casser, pour tout détruire. J’aurais voulu écrire une histoire pareille, je n’y serai pas arrivée parce que la vie est quelque fois encore plus forte que la fiction et que ce qu’on peut imaginer.

Catherine Corsini : "Le film fait écho avec des thèmes apparus aujourd'hui".
Catherine Corsini : “Le film fait écho avec des thèmes apparus aujourd’hui”.

A la fin du film, il y a une longue explication entre la mère et la fille, où celle-ci donne une explication sociale au comportement du père ; on peut aussi considérer que c’est juste un salaud ?
Oui, mais c’est un salaud pas ordinaire, c’est un salaud qui a beaucoup d’intelligence, une grande conscience de lui-même, qui est cultivé, qui joue de son rapport de pouvoir et de séduction, de domination ; ça rappelle tous les combats d’en ce moment sur la domination. Le film fait vraiment écho avec des thèmes qui sont apparus aujourd’hui, où on se rend compte combien de femmes ont subi cette domination. Cette explication est hyper importante parce que ces deux femmes n’arrivent pas à se parler, alors qu’elles sont complètement contaminées par cette histoire, c’est comme un état de sidération, sa fille a l’intelligence de poser un concept, une idée, qui fait qu’elle peut s’en sortir. Sans théoriser, on reste dans une espèce de flou, d’émotion, alors que là il y a quelque chose de très idéologique, qui pèse, mais qui leur permet de s’extraire. C’est quand même aussi une histoire de reconstruction malgré tout, il y a des gens qui ne s’en remettent jamais, et justement grâce à ce discours qu’elle arrive à s’en remettre, elle arrive à articuler quelque chose, c’est sa force à Angot, c’est là où elle est admirable.

Pourquoi avoir choisi Virginie Efira pour incarner Rachel, la mère de Christine Angot ?

Je n’avais aucune idée d’actrice en écrivant le scénario, c’était compliqué, je n’avais pas de révélation. J’ai rencontré Virginie à un festival, je l’ai vue et c’était elle le personnage, elle a cette espèce de force, d’engagement, elle peut vraiment jouer quelqu’un de populaire, elle a un côté maternel et cette puissance. Elle avait lu le bouquin et elle avait très envie de ce personnage, on a fait une journée d’essais pour voir si ça fonctionne, si on s’apprécie. Je ne l’avais vue que dans « Victoria », elle était plutôt reconnue comme une actrice de comédie, mais je pense qu’elle a pris un virage incroyable et avait prouvé en faisant ce film qu’elle avait une puissance de jeu démente. C’est la première fois qu’elle allait vers ce type de rôle, il y avait à défricher ensemble, ce qui était enthousiasmant, de travailler sur une zone qu’elle ne connaissait pas.

Et pourquoi avez-vous choisi de ne pas rencontrer la mère de la romancière avant de tourner ?

J’avais correspondu avec elle par mail, des échanges sur des détails dont j’avais besoin, on a eu une correspondance merveilleuse, c’est une femme qui a des souvenirs extrêmement précis et qui écrit aussi très bien. Tous ses détails étaient vraiment riches, je me faisais une idée de ce qu’elle pouvait être, mais je ne voulais pas la voir, je voulais rester sur une idée, et que Virginie ne soit pas écrasée à vouloir correspondre à cette femme, le roman est assez fort pour nous faire parvenir comment elle était.

Niels Schneider : « Comme tout pervers, il se cache »

Niels Schneider : "J'ai essayé de ne pas jouer la caricature du salaud".
Niels Schneider : “J’ai essayé de ne pas jouer la caricature du salaud”.

Niels Schneider, comment avez-vous appréhendé ce personnage plutôt antipathique ?

Niels Schneider : Je suis d’accord avec vous, de toute façon c’est un salaud, il n’y a pas de question là-dessus, il est absolument condamnable. La notion de classe est hyper importante, plus son antisémitisme qui joue aussi, il doit avoir un ascendant sur elle parce que c’est une femme, qu’elle est d’une classe inférieure, et en plus elle est juive. Il a un mécanisme de manipulation assez basique, c’est la douche écossaise, je caresse, je séduis, et je frappe après, dès que la personne est en confiance et vulnérable. J’ai essayé de dire ses atrocités avec la plus grande insouciance, j’ai travaillé sur les zones de gris, de ne pas jouer la caricature du salaud, c’est bien si on doute à certains moments, qu’on puisse éventuellement penser au début qu’il l’aime vraiment.

La difficulté était d’incarner « le mal derrière la beauté » ?

Prendre un acteur qui ressemble à une gargouille pour jouer le salaud, ce n’est pas forcément intéressant ; oui, il y a une sorte de séduction, la séduction du diable, quoi. Ce n’est pas intéressant s’il est présenté tout de suite comme machiavélique, c’est peu à peu qu’on s’en rend compte, c’est lui qui dicte les règles du jeu. Comme tout pervers, il se cache.

Cette histoire est racontée du point de vue des femmes, aviez-vous l’impression d’être le seul homme dans un film de femmes ?

C’est à prendre en compte quand même, je ne sais pas si c’est un film de femmes, mais en tout cas c’est un combat de femmes. Le seul homme est représenté vraiment comme diabolique, mais elle n’en veut pas aux hommes, Christine Angot, c’est plus le combat de classes qui l’intéresse que le combat masculin-féminin. Il y avait quand même une domination masculine dans les années cinquante-soixante, on ne peut pas l’occulter, elle est encore là aujourd’hui.

Propos recueillis par Patrick TARDIT

« Un amour impossible », un film de Catherine Corsini, avec Virginie Efira et Niels Schneider (sortie le 7 novembre).



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