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Romane Bohringer : « On a tous des familles dysfonctionnelles »

« C’était mon histoire et il fallait que je la raconte », confie l’actrice-réalisatrice qui a fait avec Philippe Rebbot un film réjouissant, inspiré de leur séparation, « L’amour flou ».

Enfants et parents le jour du fameux déménagement. "On se marre énormément avec nos enfants", assure Romane Bohringer
Enfants et parents le jour du fameux déménagement. « On se marre énormément avec nos enfants », assure Romane Bohringer

« Si c’est fini, entre nous, la vie continue, malgré tout ». La chanson de Michel Delpech, « Les divorcés », figure au début et à la fin de « L’amour flou » (sortie le 10 octobre), film que Romane Bohringer et Philippe Rebbot ont écrit, joué et réalisé ensemble, s’inspirant de leur véritable histoire, et en faisant jouer leurs enfants, Rose et Raoul, le chien, les amis, les parents (une belle séquence avec le papa Richard)…

C’est fini entre eux, le couple d’acteurs n’en est plus un, papa et maman ne sont plus des amoureux, mais pour ne pas « finir par se détester » et puisque la vie continue, malgré tout, Romane et Philippe vont se séparer sans se séparer : ils emménagent dans un « sépartement », chacun chez soi, et la chambre des enfants au milieu. Ce qui pourrait être un drame familial est en fait un film léger, réjouissant, avec du naturel, de la gaieté, une autofiction sur le ton de la comédie, et une jolie scène de « désalliance ».

« On s’est lancés dans un truc fou, le parcours du film a été magique », confiait Romane Bohringer, lors de l’avant-première au Caméo à Nancy. Une ville où quelques scènes du film ont été tournées, au Théâtre de la Manufacture, où la comédienne avait notamment joué « Le ballon rouge » avec son père. Interview.

« On avait là une histoire à partager »

Avec Philippe Rebbot, vous avez donc trouvé une solution à la fois pour la crise des couples et celle du logement ?

Romane Bohringer : Oui, tout à fait. L’idée est venue dans la vraie vie, comme tous les couples qui se séparent, au bout de dix ans on s’est rendus compte qu’on n’était plus des amoureux, c’était un peu triste. On a vécu un an et demi dans la même maison, en tentant de sauver la face, et surtout en tentant de réfléchir à ce qu’allait être la suite. Et puis, est-ce que c’est notre histoire, notre passé, notre enfance, on a du mal avec la rupture, l’idée de rompre le lien. On n’était plus des amoureux mais en revanche, notre famille, on y tenait comme à la prunelle de nos yeux, à deux ça ne marchait plus mais à quatre ça marchait très bien, on se marre énormément avec nos enfants, l’idée de ne pas les voir, d’être loin d’eux, c’était intolérable pour nous. Donc on a réfléchi et puis un jour j’ai trouvé cet immeuble qui était en train de se construire à Montreuil, c’est le promoteur immobilier qui nous a soufflé cette possibilité, réunir deux appartements en communiquant par la chambre de nos enfants. Donc ça a changé complètement l’humeur de cette séparation, tout ce qui était triste, l’idée de faire ses cartons, de changer d’endroit, est devenu plutôt joyeux, on s’est enthousiasmé pour ce projet.

Et comment est venue ensuite l’idée d’en faire un film ?

En parlant aux gens, on a vu que ça suscitait beaucoup de réactions, très émues ou très sceptiques pour d’autres, quelqu’un dans un éclat de rire a dit qu’il fallait en faire un film. Est arrivée en moi la certitude qu’on avait là une histoire, à la fois très particulière, la nôtre, et aussi une histoire de cinéma à partager avec les gens. Là, tout a démarré, l’écriture, trouver des producteurs qui ont cru dans notre projet dès le départ, alors qu’on n’avait même pas écrit, inventer, improviser, structurer, se faire plaisir, se faire rire, faire un film…

Du coup, les travaux, le déménagement, l’installation, tout a été tourné en temps réel dans le véritable nouvel appartement ?

Oui, on a cherché s’il y avait des équivalents dans le cinéma, mais écrire en même temps que ça se passe, on n’a pas trouvé. C’est le rythme de l’avancée des choses qui nous a mis l’urgence du film, on a tourné le film avec trois techniciens, jamais plus. On a inventé la manière de faire notre film. Il y a beaucoup de scènes très écrites, beaucoup de personnages inventés, mais on trouvait que c’était extraordinaire de puiser dans la réalité, de la transformer, de la sublimer, et de se servir de tout ce qui arrivait dans la vie, pour raconter cette petite utopie qu’on a construite. Même nous, on n’en revient pas aujourd’hui d’avoir été au bout de cette aventure, et d’en avoir fait un film de cinéma, qui à la fois fait rire les gens et qui les touche.

« C’est un acte d’amour et on l’a fait comme tel »

"Philippe, c'est mon alter ego", confie Romane.
« Philippe, c’est mon alter ego », confie Romane.

Effectivement, c’est une histoire qui touche un public large, qui renvoie au vécu de nombreuses familles…

On est des gens hyper-normaux avec Philippe, même si on a l’air de cinglés, on est des gens pudiques, pas très exhibitionnistes, et pourtant on a fait ce film fou qui nous montre totalement, mais on avait l’impression qu’on devait partager notre vision, notre espoir. Notre plus grande préoccupation, c’est celle de gens tout à fait simples, c’est comment protéger les siens, on a fait des enfants, c’est sans doute la plus belle chose qu’on ait fait dans notre vie. Au sein de notre petite communauté, on essaie d’inventer quelque chose de plus solaire. On voulait faire une comédie, que les gens ne se sentent pas agressés par notre intimité, l’humour c’est vraiment un endroit où on peut partager les choses, ça réconforte, ça fraternise, on ne voulait pas du tout faire une psychothérapie de couple en public, on voulait en faire une comédie à l’italienne, où les gens puissent rire, être émus, et en même temps on s’est vraiment livrés en se cachant derrière l’humour.

Vous faites participer vos enfants au film, cela s’est fait naturellement ou vous vous êtes posé la question de leur participation ?

Les enfants, pour dire la vérité on les a un peu emmenés derrière nous, on ne leur a pas demandé leur avis. D’ailleurs, au milieu du tournage, notre fille en a eu ras-le-bol, elle a eu une réaction raisonnable alors qu’on faisait un geste un peu déraisonnable. On s’est concertés, et puis ça a bougé au fur et à mesure du tournage, Raoul et Rose ont compris tous les deux que c’était un objet de fiction, qu’on s’était aussi fabriqué des personnages, que c’était pas tout à fait nous, qu’on pouvait rigoler avec ça, et ils ont embarqué avec nous là-dedans. Ils ont vu le film plein de fois et c’était devenu l’objet familial. On pense que c’est moins pire que de se déchirer, qu’on leur laisse un objet qui plus tard sera peut-être une source de réconfort, c’est un acte d’amour et on l’a fait comme tel.

Outre les enfants, vous avez aussi fait participer vos familles, vos amis, vos proches, qui eux ne sont pas tous acteurs…

Il y a plein de gens non acteurs, c’était magnifique ce mélange, en fait c’est beaucoup de gens qu’on aime, on avait envie que tout ce petit monde soit représenté. Dans les films, les romans, parfois le plus intime et le plus personnel devient le plus universel. On a voulu vraiment filmer nos familles, avec ce qu’elles ont de particulier, d’attachant, de singulier, on se rend compte qu’un dîner de famille est pareil chez tout le monde, on a tous des familles dysfonctionnelles. Alors ça rigole chez Philippe et chez les Bohringer ça chiale, mais on a fait le pari que chacun se reconnaîtrait dans nos familles, si particulières soient-elles.

« Je pensais que je ne savais pas écrire »

« L’amour flou » est le premier film que vous réalisez, cette expérience vous a donné l’envie de continuer ?

J’ai aimé ça, mais je n’en sais rien, ça s’est tellement imposé à moi, il faudrait qu’un autre film s’impose, je n’ai plus peur mais je ne suis pas sûre. Le jour où on a eu cette idée, il y a quelque chose en moi qui a démarré. Je sais que j’ai une personnalité qui peut me mener à faire de la mise en scène, j’aime bien diriger les équipes, j’adore diriger les acteurs, je l’avais déjà fait au théâtre, mais je n’avais jamais pensé que je ferai un film parce que je pensais que je ne savais pas écrire. Des fois, on rencontre une intime conviction, on a une illumination, et c’était mon truc, mon histoire, il fallait que je la raconte. Parce que j’aime les comédies sentimentales, j’avais envie de rigoler avec mon personnage, j’avais envie de filmer Philippe, le père qu’il est, l’homme qu’il est, je trouve que c’est une belle personne à montrer au monde. Peut-être que je ne ferai pas d’autre film, je n’en ai pas la moindre idée, mais l’intime conviction m’a donné le courage d’aller voir des producteurs, de demander un chef-opérateur, de convaincre les acteurs, j’étais mue par la certitude qu’il fallait raconter ça maintenant.

Finalement avec Philippe, vous avez la fierté d’avoir fait ensemble des enfants et un film ?

C’est extraordinaire. Evidemment, nos enfants comptent plus que tout. Avec Philippe, on a du mal à rompre le lien, c’est mon alter ego, c’est pour ça que je n’ai aucune envie de vivre loin de lui, même si ce n’est plus mon amoureux ; c’est l’homme que j’ai attendu toute ma vie, c’est le seul avec qui j’ai fait des enfants, il n’y en aura pas d’autre, c’est unique dans mon histoire, et je suis unique dans la sienne. Ce film va nous survivre, on aura fait ça, le cinéma pour ça c’est fantastique ; et ça donne énormément de foi, de croyance, dans le fait d’exploser les modèles de famille mais exploser aussi les modèles de cinéma.

Et depuis le tournage, comment est donc la vie dans ce fameux « sépartement » ?

Franchement, ça m’arrive plus d’une fois d’avoir les larmes au yeux en me disant là ce qu’on a fait, c’est beau. Je ne suis pas toute seule avec mes enfants, je ne suis pas séparée d’eux, je ne suis pas loin de Philippe, et les gens que j’aime le plus pas trop loin. On profite à mort du temps qui nous est donné avec nos enfants, qui grandissent à vue d’oeil, c’est comme si on ne voulait pas en manquer une miette, et franchement ça marche bien.

Propos recueillis par Patrick TARDIT

« L’amour flou », un film de et avec Romane Bohringer et Philippe Rebbot (sortie le 10 octobre).

Papa et maman ne sont plus amoureux, alors pour ne pas "finir par se détester", la famille va s'installer dans un "sépartement".
Papa et maman ne sont plus amoureux, alors pour ne pas « finir par se détester », la famille va s’installer dans un « sépartement ».
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