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Moyen-Orient : Pétroyuans contre pétrodollars

La Chine joue sa partition : entre jeu d’équilibriste diplomatique et offensive silencieuse du yuan, sa diplomatie est discrète, mais efficace sur le long terme.

Chinese yuan | Philip Roeland | Flickr
Chinese yuan | Philip Roeland | Flickr

Prudence affichée, intérêts économiques colossaux, soupçons de ventes d’armes… Pékin avance ses pions avec méthode dans le conflit au Moyen-Orient. Mais derrière la neutralité de façade se dessine une ambition de long terme : faire du yuan la monnaie de référence des échanges pétroliers mondiaux, au détriment du dollar américain.
Lorsque Donald Trump a annoncé le blocus naval du détroit d’Ormuz, début avril, une capitale a réagi avec une acuité particulière : Pékin. Non par solidarité avec Téhéran, son partenaire officieux, ni par hostilité déclarée envers Washington, mais parce que cette étroite bande d’eau stratégique est au cœur même de la survie économique chinoise. Un quart du pétrole mondial y transite. Et la Chine en importe 70 % de ses besoins totaux.
Le président Xi Jinping a choisi, une nouvelle fois, la voie de la retenue calculée. Le 14 avril, à l’occasion d’une rencontre avec le prince héritier d’Abou Dhabi, il a dénoncé ceux qui utilisent « le droit international quand cela les arrange, et le rejettent quand ce n’est pas le cas », une formule visant clairement Washington sans le nommer. « Nous ne pouvons pas laisser le monde retourner à la loi de la jungle », a-t-il poursuivi. Le ton s’est durci, légèrement. La méthode, elle, n’a pas changé.

Une diplomatie de l’ombre, fidèle à elle-même

Dès le premier jour du conflit, déclenché le 28 février après les frappes israélo-américaines contre Téhéran et la mort du guide suprême Ali Khamenei, la diplomatie chinoise a condamné « une violation du droit international ». Mais ce soutien à l’Iran est resté, selon les observateurs, délibérément « timoré ».
« Pékin marche sur un fil, et évite de trop s’engager. Sa réponse est très timide, très discrète,  » affirme Yu Jie, spécialiste de la Chine, Chatham House.
La raison de cette prudence est simple : la Chine entretient des liens étroits avec chaque partie au conflit. Prendre fermement parti pour Téhéran risquerait de froisser les pays du Golfe, partenaires commerciaux indispensables. S’aligner sur Washington fragiliserait son image de puissance souveraine et indépendante. Alors Pékin fait ce qu’il sait faire de mieux : il parle sans s’engager, critique sans condamner, et agit en coulisse.
En témoigne la présentation, fin mars, d’un plan de paix en cinq points élaboré avec le Pakistan, appelant à un cessez-le-feu immédiat, des négociations et la protection des infrastructures civiles. Une initiative diplomatique qui, selon Marc Julienne, directeur du centre Asie de l’Ifri, place surtout Islamabad en première ligne, permettant à Pékin de « demeurer dans l’ombre tout en ayant voix au chapitre ».

Des intérêts économiques gigantesques au Moyen-Orient

  • 70 % du pétrole consommé en Chine est importé
  • ~50 % de ces importations proviennent du Golfe
  • 1,4 Md de barils en réserve stratégique et commerciale

La fermeture du détroit d’Ormuz a mis en lumière la vulnérabilité structurelle de l’économie chinoise. L’Iran représente à lui seul 13 à 14 % des importations pétrolières totales du pays. L’ensemble de la région du Golfe en représente environ la moitié. Le prix du pétrole a bondi dès les premières semaines du conflit, avec des répercussions directes sur l’économie intérieure.
Xi Jinping avait toutefois anticipé ce type de choc. La Chine dispose d’un matelas de 1,4 milliard de barils en stockage commercial et stratégique, selon l’experte Erica Downs de l’université Columbia. En parallèle, Pékin se préparerait à interdire ses exportations d’acide sulfurique, signal que le pays entend sécuriser ses ressources minérales stratégiques, dont une partie transite, elle aussi, par Ormuz.

L’offensive silencieuse du yuan : défier le pétrodollar

Au-delà de la gestion immédiate de la crise, le conflit au Moyen-Orient offre à la Chine une opportunité stratégique de plus longue portée : accélérer la dédollarisation des échanges pétroliers et imposer le yuan comme monnaie de référence internationale.
Cette ambition n’est pas nouvelle. Depuis 2018, Pékin a lancé les contrats à terme sur le pétrole brut libellés en yuan, les « pétroyuans » sur la Bourse de Shanghai. L’objectif est clair : concurrencer les contrats en dollars du Brent et du WTI, qui dominent depuis des décennies le marché mondial de l’or noir. La déstabilisation du détroit d’Ormuz et l’imprévisibilité affichée de Donald Trump fournissent aujourd’hui des arguments supplémentaires aux pays producteurs tentés par une diversification monétaire.
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Plusieurs pays du Golfe ont d’ores et déjà amorcé ce virage. L’Arabie saoudite, longtemps pilier du système pétrodollar depuis les accords de 1974, mène depuis 2023 des discussions actives pour facturer une partie de ses exportations de pétrole en yuan, notamment à destination de la Chine, son premier client. Les Émirats arabes unis et l’Irak ont également conclu des transactions pétrolières partiellement libellées dans la monnaie chinoise.
L’Iran, sous sanctions américaines depuis des années, a depuis longtemps adopté le yuan comme devise de substitution dans ses échanges avec Pékin. Ce partenariat bilatéral, renforcé par un accord de coopération de 25 ans signé en 2021, illustre comment la Chine utilise les pays sous pression américaine pour tester et diffuser l’usage de sa monnaie.

Chronologie : le yuan à la conquête du pétrole mondial

  • 2018 — Lancement des contrats à terme pétroliers en yuan à Shanghai (les « petroyuans »)
  • 2021 — Accord sino-iranien de 25 ans, avec transactions en yuan
  • 2023 — L’Arabie saoudite négocie des paiements pétroliers en yuan vers la Chine
  • 2024 — Accélération des paiements en yuan dans le cadre des BRICS élargi
  • 2025 — Adhésion des EAU et de l’Arabie saoudite aux BRICS, renforçant l’axe yuan-pétrole
  • 2026 — Le conflit au Moyen-Orient relance le débat sur la dédollarisation pétrolière

La stratégie chinoise repose sur un levier puissant : sa position de premier importateur mondial de pétrole. « La Chine voit cette région et le monde sous l’angle d’une relation vendeur-client », résume Yu Jie. En représentant la principale source de revenus de nombreux pays exportateurs, Pékin est en position de négocier les conditions de paiement et d’imposer progressivement sa monnaie.
Le cadre des BRICS, élargi en 2024 à l’Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis, à l’Iran ou encore à l’Égypte, constitue un autre vecteur de diffusion du yuan. L’idée d’une monnaie commune aux BRICS, ou a minima d’un système de règlement alternatif au SWIFT, continue d’alimenter les discussions — avec la Chine comme architecte discret du projet.

Soupçons de ventes d’armes : le double jeu de Pékin

Ce tableau d’un Pékin « responsable » et « médiateur » est cependant troublé par des révélations venues de Washington. Des sources proches des services de renseignement américains ont confié à CNN que la Chine envisagerait de vendre des armes à l’Iran pour combattre les forces américaines et israéliennes. Donald Trump a affirmé avoir personnellement écrit à Xi Jinping pour lui demander de ne pas franchir ce cap et assure que ce dernier l’a rassuré.
La chercheuse Alicja Bachulska, du Conseil européen pour les relations internationales, se montre moins catégorique que Pékin dans ses démentis. Des entreprises chinoises du secteur de l’armement pourraient « tenter de profiter de la situation pour leurs intérêts commerciaux », dit-elle, « avec une certaine bénédiction non officielle des autorités ». Une manière, une fois de plus, pour Pékin d’agir sans être directement impliqué.

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C’est dans ce contexte tendu que Donald Trump prévoit une visite officielle en Chine à la mi-mai, si elle n’est pas à nouveau reportée, comme l’ironise Alicja Bachulska. Le président américain s’est exprimé avec son style habituel sur Truth Social : « Le président Xi me fera un gros câlin quand j’arriverai. » Les chercheurs, eux, n’attendent ni bouleversement ni annonce majeure de ce déplacement.
Ce qui est certain, c’est que les deux puissances ont besoin l’une de l’autre pour gérer la crise et que chacune entend en tirer profit différemment. Washington cherche à contenir l’influence chinoise et à faire de Pékin un garant du cessez-le-feu. Pékin, lui, voit dans chaque semaine de conflit une occasion supplémentaire de consolider sa présence économique, diplomatique et monétaire dans une région clé.
« La Chine présente la situation comme le résultat de l’interventionnisme américain. Elle se pose en acteur responsable pour créer une impression de médiation », selon Alicja Bachulska, Conseil européen pour les relations internationales.
La guerre au Moyen-Orient, quelle qu’en soit l’issue, aura ainsi accéléré une recomposition géopolitique et financière déjà en marche. Le pétrodollar, pilier du système monétaire international depuis un demi-siècle, n’est pas mort. Mais il est, peut-être pour la première fois, sérieusement contesté et la Chine, fidèle à elle-même, attend son heure avec patience.

Marcel GAY (avec IA)

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