Edition du mardi 24 avril 2018

Sécurité : qui en veut plus ?

La sécurité  publique face aux attentats (DR)

La sécurité publique face aux attentats (DR)

Pierre Bréchon, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

La sécurité dans l’espace public est un thème très important du débat depuis une quarantaine d’années. Celle-ci, entend-on, semblerait de moins en moins assurée, il faudrait donc davantage protéger son logement, mais aussi assurer davantage de présence policière dans la rue, et mettre à nouveau en place une police de proximité, désormais baptisée « police de sécurité du quotidien ».

L’insécurité ressentie est aussi, ces dernières années, liée aux attentats terroristes qui ont frappé plusieurs pays, et tout particulièrement la France, avec notamment Charlie-Hebdo et l’Hyper Cacher en janvier 2015, le Bataclan en novembre de la même année, Nice en juillet 2016, Trèbes et Carcassonne ces derniers jours. Au total, depuis janvier 2015, le terrorisme se solde par près de 250 morts et plusieurs centaines de blessés.

À partir d’une enquête récente, cet article analyse si les principales mesures protectrices proposées sont facilement acceptées par l’opinion publique. Jusqu’où peuvent aller les atteintes aux libertés individuelles pour mieux assurer la sécurité des personnes et des biens ?

Sérénité dans son environnement quotidien, peur généralisée du terrorisme

Selon la très sérieuse enquête « Cadre de vie et Sécurité », réalisée chaque année depuis 2007 par l’Insee et l’Observatoire national de la délinquance et de la réponse pénale (ONDRP), le sentiment d’insécurité est très stable ces dernières années : environ 20 % de la population se sent – souvent ou parfois – en insécurité soit à son domicile, soit dans son quartier ou village. C’est plutôt dans les décennies antérieures – à partir des années 1970 – que le sentiment d’insécurité avait augmenté, en lien avec la montée de la délinquance et des incivilités.

Si le sentiment d’insécurité personnelle dans son environnement quotidien est aujourd’hui relativement limité, les craintes liées à la menace terroriste sont, à l’inverse, très répandues. Selon le baromètre IFOP de la menace terroriste (réalisé depuis 2010), environ 95 % de la population jugent la menace élevée depuis janvier 2015, date des attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, alors qu’ils n’étaient qu’environ 75 % de 2012 à 2014, et de l’ordre de 60 % auparavant.

Face à ce défi terroriste, environ 80 % se disent prêts à accepter « davantage de contrôles et une certaine limitation de [nos] libertés ». Cette enquête ne détaille pas quelles sont les restrictions qu’il est ou serait légitime de mettre en place.

Quels types de contrôle pour améliorer la sécurité ?

Un certain nombre de contrôles possibles de la population, aussi bien pour lutter contre le terrorisme que pour assurer la sécurité publique, sont testés dans l’enquête International Social Survey Programme (ISSP), réalisée en France (comme dans une cinquantaine de pays) en 2016.

On mesure d’abord si la vidéosurveillance dans les lieux publics et le contrôle des courriels et d’Internet sont considérés comme des mesures légitimes que les pouvoirs publics peuvent mettre en œuvre (sans préciser la finalité de ces contrôles). Une échelle composée de 11 positions permet aussi de voir si les Français préfèrent que les autorités publient toutes les informations en leur possession (selon un principe de nécessaire transparence) ou s’ils veulent, au contraire, que l’accès aux informations dont disposent les autorités pour des raisons de sécurité publique soit limité.

Puis, au nom de la « sécurité nationale », la légitimité du recueil d’informations sur toutes les personnes vivant en France ou tous ceux qui vivent à l’étranger, est testée. Ensuite, pour prévenir les attentats, trois questions – déjà posées en 2006 – visent à savoir si, aux yeux des enquêtés, les autorités peuvent retenir sans limite des individus en détention, faire des écoutes téléphoniques, arrêter au hasard les gens dans la rue. Les tableaux ci-dessous présentent les résultats obtenus.

Forte acceptation d’une limitation des libertés par crainte des attentats

Ce qui ressort de ces résultats est assez cohérent. Nombre de mesures qui limitent les libertés individuelles sont considérées comme légitimes pour faire face aux différents dangers qui menacent la sécurité publique. Mais avec des niveaux différents d’acceptation.

Ainsi l’utilisation de la vidéosurveillance est très largement admise, alors que le contrôle des courriels et des informations échangées sur Internet n’est jugé légitime qu’à peine par une personne sur deux. Cet écart se comprend aisément : à la différence des espaces publics, la correspondance par messagerie concerne la vie privée des individus, qu’ils ne souhaitent pas normalement étaler sur la place publique.

Le recueil d’informations sur tous les Français, sans qu’ils le sachent, est considéré comme légitime par près de 6 personnes résidant en France sur 10 pour améliorer la sécurité nationale. De manière plus étonnante, le recueil des informations sur les personnes vivant à l’étranger apparaît moins justifié (46 % d’approbation).

Sur l’échelle permettant de voir ce que les Français préfèrent – la transparence des informations pour tous ou leur limitation au nom de la sécurité publique –, le résultat est très clair : peu de gens revendiquent une transparence permettant de connaître tout ce que les fichiers comportent sur soi et sur les autres. Au nom de la sécurité publique, la nécessité du secret des informations est très bien acceptée. Alors qu’elle est souvent dénoncée pour d’autres domaines, qu’il s’agisse de la vie des hommes politiques ou du secret des affaires.

Pour prévenir les attentats, les écoutes téléphoniques sont massivement plébiscitées. La détention indéfinie sans jugement est aussi acceptée par un enquêté sur deux. Seules les arrestations arbitraires dans la rue sont largement contestées, probablement parce qu’elles apparaissent trop irrationnelles et injustes.

Depuis dix ans, l’acceptation des trois mesures anti-attentats est croissante. Par crainte des attentats terroristes, la majorité de l’opinion accepte donc de fortes limitations aux libertés fondamentales, notamment au droit au respect de sa vie privée et à la « liberté d’aller et de venir ». Mais, évidemment, cette tendance n’est pas également partagée par l’ensemble de la population.

Comment expliquer les attitudes sécuritaires ?

Pour mieux comprendre cette attitude d’acceptation des restrictions aux libertés fondamentales, deux indices ont d’abord été construits (après étude des interrelations entre tous les indicateurs). Le premier concerne les contrôles par vidéosurveillance et pour Internet, le second les mesures anti-attentats.

On isole ainsi 53 % de personnes globalement assez favorables aux contrôles dans la rue et sur la toile, et 42 % qui soutiennent le plus les mesures anti-attentats. Ces deux indices sont liés : plus on est favorable aux contrôles, plus on est demandeur de mesures de prévention du terrorisme. Mais ils ne sont pas complètement redondants comme le montre le tableau qui analyse la plus ou moins forte propension sécuritaire des différentes catégories de population.

S’il n’y a pas de différence de propension aux contrôles selon le genre, les hommes se révèlent plus demandeurs de mesures antiterroristes que les femmes. Les demandes de politiques sécuritaires sont un peu plus fréquentes chez les personnes âgées que chez les jeunes. Mais, parmi ces derniers, on observe en fait que ce sont les 25-34 ans qui sont les moins « sécuritaires », alors que les 18-24 ans sont très proches de la moyenne de la population.

L’explication en est difficile. On peut penser que les plus jeunes n’ont souvent pas encore fini leurs études et qu’ils restent davantage dépendants de leur entourage familial – ce qui pourrait peut-être expliquer leur niveau un peu plus fort de demandes sécuritaires.

Sur un autre plan, les personnes faiblement diplômées, qui sont en moyenne plutôt âgées, sont beaucoup plus favorables aux mesures anti-terroristes que les personnes diplômées. En revanche, en ce qui concerne les contrôles, l’écart selon le niveau de diplôme est nettement plus faible.

Pour les deux indices, mais là encore de manière plus clivante pour les mesures de prévention des attentats, les cadres supérieurs apparaissent beaucoup moins sécuritaires que les catégories populaires et les travailleurs indépendants.

Ceci est probablement lié au niveau scolaire des catégories professionnelles : quand on a fait des études longues, on est moins demandeur de mesures sécuritaires ou plutôt plus soucieux du respect des libertés individuelles.

Des attentes plus fortes en milieu rural

Contrairement à ce qu’on aurait pu penser, les attentes sécuritaires sont plus fortes pour les personnes vivant en zone rurale que dans les grandes villes, alors que ce sont bien les urbains qui sont objectivement les plus exposés aux risques sécuritaires, aussi bien en ce qui concerne la violence et la délinquance que les actes terroristes.

C’est donc les craintes subjectives liées à un système de valeurs et de représentations, plutôt que la menace objective, qui explique la propension sécuritaire.

Cet effet du lieu de résidence est confirmé quand on observe les résultats selon la région : malgré les attentats de Paris en 2015, c’est en île de France qu’on est le moins demandeur de mesure anti-terroristes ! Peut-être que la proximité avec la violence objective diminue la crainte, parce qu’on s’y est habitué et qu’on maîtrise mieux son inquiétude qu’à distance.

Le croisement de nos indices avec le vote à l’élection présidentielle de 2012 (fin du précédent tableau) confirme une explication en terme de valeurs : les demandes sécuritaires sont très fortes à droite et à l’extrême droite, beaucoup plus faibles chez les candidats de gauche et du centre.

Deux variables très structurantes : diplôme et orientation politique

Dernière étape de notre analyse : sachant que plusieurs dimensions qui favorisent les attitudes sécuritaires sont liées entre elles, nous avons réalisé des analyses de régression pour mieux apprécier l’influence respective des différentes dimensions.

Toutes choses égales par ailleurs, seules deux dimensions tendent à expliquer la structuration de l’opinion publique en matière sécuritaire. De toutes les variables sociodémographiques, seul le niveau de diplôme – donc le niveau culturel – influe sur les attitudes sécuritaires. L’apparent effet de l’âge, du groupe socioprofessionnel et du lieu de résidence est dû, en réalité, au diplôme. Les personnes ayant fait des études longues sont plus jeunes, vivent plus souvent dans les villes, appartiennent en général à la catégorie des cadres. Le niveau de diplôme est en fait la variable la plus déterminante.

Mais l’orientation politique, mesurée ici par un vote antérieur important, est presque aussi influente. Ainsi si une personne faiblement diplômée a environ trois fois plus de chances d’adopter des positions sécuritaires que quelqu’un de très cultivé, le rapport est aussi de un à trois entre la gauche et la droite. Ce qui peut aussi se lire sur le tableau de la demande sécuritaire selon ces deux dimensions (tableau ci-dessus).

L’éducation, un élément fondamental

L’éducation est donc bien un élément fondamental des sociétés contemporaines : elle aide à maîtriser les peurs sociales, elle permet d’éviter de tomber trop facilement dans les explications simplistes, elle favorise l’ouverture sur le monde et le respect des libertés publiques.

Le processus civilisationnel et de pacification de la violence dont parle Norbert Elias doit beaucoup au développement progressif de la formation pour une grande partie de la population. Mais l’éducation n’a pas d’effet mécanique sur les représentations et les valeurs. Celles-ci ont leur autonomie. Et le fait d’avoir adopté et structuré des valeurs de droite ou de gauche est un élément important qui se combine avec l’éducation.

Si le clivage gauche-droite perd une partie de son sens pour analyser les politiques mises en œuvre par les gouvernants, il reste ainsi un marqueur très important pour différencier les opinions publiques.


The ConversationL’enquête ISSP est pilotée en France par le CNRS depuis le laboratoire de sciences sociales PACTE, avec le soutien de la TGIR PROGEDO et de l’ADISP/CMH. Elle porte chaque année sur un sujet différent mais répliqué environ tous les dix ans. Échantillon aléatoire auto-administré postal. 1 501 réponses en 2016. Résultats détaillés des enquêtes annuelles sur issp-france.fr.

Pierre Bréchon, professeur émérite de science politique à Sciences Po Grenoble, chercheur à PACTE/CNRS, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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