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Les banlieues défient le confinement

Des scènes de violences urbaines se produisent depuis le 18 avril dans plusieurs cités de la région parisienne. Explications avec Me Gérald Pandelon, spécialiste des affaires pénales.

Des heurts en banlieue parisienne (capture Euronews)
Des heurts en banlieue parisienne (capture Euronews)

Des heurts opposent des jeunes des cités aux forces de l’ordre, chaque soir, depuis le 18 avril, date à laquelle un jeune motard a été blessé au cours d’une interpellation à Villeneuve-la-Garenne. A Nanterre, à Gennevillers, à Aulnay-sous-Bois, les échauffourées dégénèrent parfois. La police a été visée par des tirs de feux d’artifices, un début d’incendie a été allumé dans une école primaire. La tension monte. Des individus ont été interpellés par la police.
Pourquoi cette soudaine montée de fièvre ? Le confinement serait-il insupportable à certaines populations cloîtrées depuis trop longtemps? L’économie souterraine serait-elle asséchée par le manque de produits stupéfiants ? Nous avons demandé à un spécialiste de ces questions, Me Gérald Pandelon, avocat pénaliste à la Cour d’appel de Paris, universitaire, auteur de plusieurs ouvrages dont « L’aveu en matière pénale » et « La face cachée de la Justice » (éditions Valensin).

« Le jeu habituel du chat et de la souris »

L’avocat Gérald Pandelon, spécialiste de la grande criminalité, observe en connaisseur les tensions dans les cités.

Gérald Pandelon avocat
Gérald Pandelon avocat

Il semblerait que les trafiquants de drogue soient en « rupture de stock » à cause de la crise sanitaire…

– Ce qui est vrai, c’est que la crise sanitaire a entrainé une baisse de l’activité c’est-à-dire des flux de consommation de stupéfiants. Mais pas totalement en ce qui concerne l’alimentation du trafic. C’est effectivement un peu plus difficile qu’avant mais certains, qui tiennent les réseaux, continuent de s’approvisionner à l’étranger, au Maroc en particulier. Ils assurent sans trop de problèmes l’acheminement des produits en voiture via l’Espagne. Le trafic a baissé par faute de clients mais du tout par manque de stupéfiants. Les dealers ont beaucoup de stocks.

Les incidents que l’on connait ici ou là comme a Villeneuve-la-Garenne n’ont donc rien à voir ?

– C’est un peu un écran de fumée. Il y a bien sur le confinement qui est dur à supporter pour les habitants des cités. C’est indéniable. Mais il y en a certains qui entendent profiter de cette crise pour obtenir par exemple de leurs avocats des demandes de mise en liberté pour leurs proche et ce, au nom de cette crise, ce qui est parfois légitime.
Les débordements actuels font partie du jeu classique et habituel du « chat et de la souris ». Avec cette permanence d’un sentiment anti-flics. Les banlieues bougent c’est vrai. Mais je pense que ça n’ira pas plus loin.
C’est une affaire entendue : les habitants savent que la police ne rentrera jamais au cœur de la cité, la où se trouvent les vrais organisateurs des trafics. (NDLR- La préfecture de police vient de demander à ses fonctionnaires  »d’éviter tout contact avec les perturbateurs” au cours de leurs interventions)

Alors pourquoi cette tension ?

– Les mortiers d’artifices tirés sur les forces de l’ordre à Villeneuve-la-Garenne c’est plus de l’ordre du symbole. Cela effraie le reste de la population et c’est une manière de provoquer : si vous voulez du spectacle vous allez en avoir. Mais cela ne se produira jamais. Car, au fond, quel est l’intérêt de rentrer dans les cités ? Aucun. Au contraire pour les politiques ce serait se tirer une balle dans le pied. Cela déplacerait notamment la délinquance dans les centres-villes, ce qui augmenterait l’atteinte aux biens et aux personnes, ce qui serait catastrophique également pour les acteurs politiques locaux qui perdraient les élections en raison de l’augmentation accrue de cette nouvelles délinquance, impuissante à maîtriser et à contrôler.
Parce qu’il y a des intérêts de plus en plus importants et beaucoup d’argent en circulation. Il y a des gangs qui veulent une part plus grosse du gâteau. Les incidents sont un peu comme un écran de fumée. Pour cacher ce qui se trame derrière : une incessante réorganisation du trafic et des gangs. Le problème c’est qu’il y a des disparités de revenus au sein d’une cité ou entre deux cités. Si l’on prend l’exemple de La Castellane à Marseille, je connais deux tours très intéressantes. Elles se font face. La première est tenue par un clan qui vend pour 25 000 euros par jour. Dans l’autre tour à 500 mètres, un autre clan fait 50 000 par jour. Que va-t-il se passer à votre avis ? ils vont se battre pour les uns pour récupérer une partie du marché, les autres pour la garder. Derrière les incidents il y a des règlements de comptes. Parce qu’il y en a toujours un qui finit par ne pas respecter les limites territoriales acceptées. Plus il y a d’assassinats dans la cité plus cela prouve que le trafic fonctionne parfaitement bien dans les cités.

Pourquoi ces trafics sont-ils difficiles à éradiquer ?

– On pourrait très bien imaginer d’envoyer des Forces armées, le GIGN, le Raid tout ce que l’on veut. On le fait de temps en temps pour faire un coup médiatique. Et puis ça retombe.
Imaginons qu’un ministre de l’Intérieur tape du poing sur la table et décide de le faire, d’investir des cités et de supprimer par la force trafics et trafiquants. Serait-il sûr de réussir ? Si la police rentrait elle n’aurait pas forcément le dessus.
Aujourd’hui dans les cités, un jeune, à partir de 14 ou 15 ans, sait manier un Glock, un 357 magnum sans aucun problème. On utilise des armes à balles en caoutchouc de 4 eme catégorie  à partir de 11 ans. Ces gosses n’ont aucune limite qui leur soit assignée en matière de morale. Livrés à eux-mêmes, sans éducation, ils n’ont pas de limite à leur action. Ils tirent sans problème. Ils vivent de la « chouf » la surveillance. Ils gagnent 200 euros par jour, 6000 par mois et en espèces. Si on leur retire ça : ils tuent sans états d’âme. Les forces de l’ordre agissent dans le cadre du code pénal et ne peuvent pas intervenir n’importe comment. Eux, sont armés jusqu’aux dents, les voitures sont déjà prêtes pour s’enfuir au cas où il y aurait vraiment du grabuge.
« Les parrains » des cités en sont conscients et en plus ils savent que les politiques ont besoin d’eux pour « pacifier » la situation.

Vous soutenez que le trafic de stups ne s’est jamais aussi bien porté ?

– Hors crise sanitaire le narco-banditisme des cités ne s’est jamais aussi bien porté que ce soit à Paris, à Toulouse ou à Marseille. Pourquoi ? Parce que d’une part, les politiques ont décidé d’acheter la paix sociale. Qu’ils soient de gauche ou de droite ils savent pertinemment que l’on ne peut plus rien faire. Aucun politique n’a intérêt à cela. Ce qui fait que les politiques qu’ils le veuillent ou non protègent implicitement tous ces trafics. Leur devise : « il est urgent de ne rien faire ».

Est-ce qu’il y a risque d’extension des violences dans les grandes villes ?

– Uniquement si l’on décidait de légaliser le cannabis. A partir du moment ou le consommateur peut s’approvisionner tranquillement, les revenus des trafiquants vont s’assécher. Ils auront alors besoin de compenser leurs pertes de revenus et s’orienteront vers d’autres formes de délinquance. Le vol de cartes bancaires, le blanchiment. Mais, en ensuite, ils s’orienteront vers des activités beaucoup plus lucratives comme les braquages ou les séquestrations.
La délinquance va alors muter. La vie de tous les jours risque de devenir un enfer.

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