Il s’appelait Abouna Boutros — « père Pierre » en arabe — et il avait fait de la fidélité à ses paroissiens une vocation totale. Le père Pierre el-Raï, mort en berger.

Pierre el-Raï, curé maronite de la paroisse Saint-Georges de Qlayaa depuis 2013, est mort à l’âge de 50 ans après avoir été blessé lors d’un bombardement israélien alors qu’il se portait au secours d’habitants de sa paroisse. Sa disparition a provoqué une onde de choc dans tout le Liban chrétien et bien au-delà.
Un après-midi de charité, une mort en deux temps
Le 9 mars 2026, deux obus israéliens frappent successivement une maison du village en milieu d’après-midi. Le premier blesse les occupants de l’habitation ; le second explose alors que des habitants tentent de secourir les victimes. Selon des sources concordantes — l’Agence nationale d’information libanaise, L’Orient Le Jour et des témoins oculaires — les tirs provenaient d’un char Merkava israélien.
Le père Pierre s’est précipité avec plusieurs jeunes du village pour aider une personne blessée lors de la première attaque. Un second bombardement a de nouveau frappé le même endroit, laissant le prêtre grièvement blessé. Une hémorragie fulgurante, consécutive à une blessure à la jambe, a emporté cet homme de cinquante ans dans l’ambulance qui le conduisait à l’hôpital de Marjayoun.
Hanna Daher, maire de Qlayaa, a déclaré qu’il n’y avait ni armes ni combattants du Hezbollah dans cette maison, seulement des civils. Selon Tsahal, des membres du Hezbollah s’y seraient néanmoins introduits — une affirmation contestée par les habitants et les autorités locales.
« Nous ne partirons pas » : un prêtre, une parole, un destin
La mort du père el-Raï n’est pas celle d’un homme pris par hasard dans la tourmente. C’est celle d’un pasteur qui avait publiquement choisi d’y rester. La veille de sa mort, il confiait à France 24 depuis les marches de son église : « Aucun de nous ne porte d’armes. Nous ne portons que bonté, bienveillance, amour et prière. Nous avons décidé de rester ici malgré le danger, parce que ce sont nos maisons et nous ne les quitterons pas pour que d’autres ne puissent pas les occuper. »
Si les chrétiens refusaient de quitter leurs terres, ils ne prenaient pour autant pas parti dans ce conflit. Le père Pierre el-Raï et les habitants de son village résistaient de manière pacifique. Voix des chrétiens du Liban du Sud restés sur place malgré la guerre entre Israël et le Hezbollah, il s’était fait connaître par ses prises de position en faveur du maintien des habitants sur leurs terres. Le 20 octobre 2025, cette posture lui avait même valu d’être reçu au palais présidentiel de Baabda par le président Joseph Aoun, pour évoquer la situation de la région.
Qlayaa, une chrétienté coincée entre deux feux
Qlayaa, bourgade chrétienne du caza de Marjeyoun peuplée de trois à huit mille âmes selon les estimations, jouxte la frontière israélienne. Dans cette zone frontalière, plusieurs villages chrétiens — comme Qlayaa, Alma al-Shaab, Rmeish ou encore Ein Ebel — tentent de maintenir leur présence historique malgré la guerre. Beaucoup de ces communautés affirment ne pas être impliquées dans le conflit entre Israël et le Hezbollah, mais elles se retrouvent néanmoins exposées aux bombardements.
Ces populations sont très anciennement enracinées dans ces villages. La pression subie est très intense face aux combats entre le Hezbollah et l’armée israélienne. Ce que certains craignent, c’est la disparition, voire l’annexion de ces territoires par l’armée israélienne, comme l’a exprimé Vincent Gelot, directeur de l’Œuvre d’Orient au Liban et en Syrie. Depuis que le Liban a été entraîné dans la guerre régionale le 2 mars, les frappes israéliennes ont tué 570 personnes, dont 86 enfants et 45 femmes, et provoqué 753 000 déplacés.
L’hommage du pape et les funérailles nationales
Le pape Léon XIV, lors de son audience générale hebdomadaire au Vatican, a rappelé que « Raï » signifie berger en arabe, et déclaré que « le père Pierre était un véritable berger, qui est toujours resté aux côtés de son peuple avec l’amour et le sacrifice de Jésus, le Bon Pasteur ».
Les funérailles de Pierre el-Raï ont eu lieu le 11 mars 2026 à Qlayaa, en présence notamment du chef de l’armée libanaise le général Rodolphe Haykal, du nonce apostolique au Liban Paolo Borgia, et d’un représentant du patriarcat maronite. Le patriarche maronite Bechara Boutros Rahi avait évoqué une « blessure profonde dans le cœur de l’Église ».
Un martyr de la charité ?
Au Liban, beaucoup refusent déjà de parler simplement d’une victime civile de plus. Dans ce conflit, il y a des millions d’hommes et de femmes qui ne veulent pas de ces guerres successives. Ces personnes souhaitent la paix et prouvent, par leurs actes et par leur présence, leur véritable forme de résistance, résume Vincent Gelot. Pour beaucoup de Libanais, le père Pierre el-Raï incarne précisément cette résistance-là — celle du berger qui ne fuit pas, même quand les obus tombent deux fois au même endroit.
🎙️ « Depuis des années, la droite française dit qu’il faut défendre les chrétiens d’Orient qui sont menacés […] Quand l’armée israélienne les bombarde, vous n’entendez pas un seul responsable politique. » – Laurent Ozon
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— TVL (@tvlofficiel) March 13, 2026