L’Aide Médicale d’Etat, nouvelle cible du gouvernement

Au moment où on va nous « vendre » une nouvelle réforme, j’offre à tout le monde gratuitement ci-dessous un extrait de mon livre « Un Ministre ne devrait pas dire ça » (Robert Laffont) intitulé Charly et Mandela

 par Christian Eckert

Christian Eckert, ancien secrétaire d'Etat au Budget (DR)
Christian Eckert, ancien secrétaire d’Etat au Budget (DR)

« Nous ne sommes pas là pour répondre aux besoins des hordes migratoires… »
« La France est en déficit et les crédits de l’aide médicale d’État (AME) explosent pour soigner les sans papiers… »
« L’assistanat ruine le pays… »
Parfois, les débats à l’Assemblée nationale s’apparentent presque à ceux d’un congrès du Front national (devenu RN depuis).
Le 5 décembre 2013, je suis rapporteur du Budget. Une journée de débats budgétaires s’ouvre à l’Assemblée nationale. C’est le moment de la Discussion générale (DG). Les orateurs inscrits viennent réciter tour à tour, dans un ordre préétabli, des textes assez ressemblants et convenus. Ils arrivent un peu avant leur heure de passage, déclament devant un hémicycle peu garni, et repartent assez vite, contents de nourrir leur blog d’une vidéo qui montre un orateur actif et pugnace en évitant de filmer les bancs dégarnis…

« Mandela vient de mourir »

L’opposition de droite a choisi son thème du jour. Les uns après les autres, ils fustigent l’augmentation des dépenses de l’AME. Ces crédits, autour d’un milliard, sont ceux consacrés aux soins des personnes non couvertes par l’assurance maladie, françaises ou étrangères, en situation régulière ou pas. Le déficit de notre pays est à cette époque de près de cent milliards par an. Au passage, les membres de l’opposition critiquent les surcoûts de l’hébergement d’urgence – on est en hiver ! –, ou du RSA… L’assistanat devient la cause de tous les maux, la solidarité et l’humanité ne sont pas des concepts budgétaires.

Survient une information venue de l’autre bout du monde : Nelson Mandela vient de mourir ! Je l’apprends sur mon Smartphone, et découvre les unes après les autres, les réactions de tout bord qui témoignent de leur « tristesse, admiration et compassion, pour ce grand défenseur des pauvres, exemple de générosité, d’engagement et d’abnégation… ».

En confrontant les discours scandaleux de la droite tenus à la tribune au concert de « larmes » à propos de la mort de Nelson Mandela, efficacement relayées par les médias, provenant le plus souvent des mêmes parlementaires, le dégoût me prend. Rapidement, je livre mes sentiments sur mon blog :

« Sans le sou… »

« Nelson Mandela est mort. Le monde pleure sa mort, son peuple chante sa vie.

Je suis maire depuis 1987 d’une petite commune de Lorraine, au cœur du pays des mines de fer. Il y a un peu plus de cinquante ans, malgré l’occupation durant 79 jours du fond de la mine par les mineurs licenciés, l’exploitation a été fermée, provoquant la ruine sociale de la ville et de ses habitants. Les cités minières à l’image des corons du Nord sont à l’abandon. La rue la plus dégradée, la rue d’Alsace, héberge dans des minuscules appartements des familles très pauvres pendant de longues années.

Dans les années 90, y vit un couple des plus modestes. Le père, Charly, travaille dur pour un salaire de misère. Je le côtoie dans le vieux bistrot de la grand-mère de ma femme, où il aime venir se réchauffer et boire un ou deux canons, parfois même un peu plus…. Ses deux garçons vont à l’école du village avec mes filles. Tout le monde s’émerveille de leur politesse, leur sérieux et leur propreté, contrastant avec la pauvreté de la famille.

Une dizaine d’années plus tard, l’épouse de Charly me demande un rendez-vous en mairie autour du 20 décembre. Elle arrive, manifestement gênée, s’excuse trois fois de me déranger, et finit par me confier qu’elle attend l’arrivée d’un de ses fils, militaire, pour sa permission de Noël et qu’elle n’a pas le moindre sou pour garnir la table familiale durant les fêtes. L’autre garçon l’a promue grand-mère d’une petite fille, et la famille aimerait réveillonner comme tout le monde… Je la rassure, lui délivre un bon d’achat d’alimentation du Centre communal d’action sociale.

Triste conte de Noël

Au passage, elle m’avoue qu’elle est un peu souffrante et n’a même plus le moindre sou pour acheter ses médicaments, « pour la circulation du sang ». Je la dispute un peu : notre département, administré par mon ami Michel Dinet, est alors un des seuls en France à avoir mis en place à titre expérimental, ce qui deviendra plus tard la Couverture maladie universelle (CMU). Je lui recommande de venir voir notre assistante sociale rapidement, pour faire le dossier, et qu’elle n’aura alors plus à avancer l’argent pour se soigner.

Elle me quitte ainsi, son bon alimentaire soigneusement plié entre les mains, non sans avoir redit ses regrets d’avoir osé déranger « Monsieur le Maire » pour si peu…

Elle n’est jamais revenue voir l’assistante sociale… Le lendemain du réveillon, le commandant des pompiers de ma ville, m’appelle pour m’informer que, la nuit précédente, les pompiers sont allés rue d’Alsace d’urgence. L’épouse de Charly était morte brutalement, sa petite fille dans les bras, la nuit du réveillon : « La circulation du sang »… sans les médicaments…

Cet affreux conte de Noël illustre ce qui me pousse à faire de la politique et à être viscéralement de gauche. Pour moi, sauver cette femme doit faire partie de notre mission d’élu. C’est une priorité. C’est même la priorité.

En ces temps de débat budgétaire, j’ai entendu presque tous les députés de droite dénoncer les dérapages financiers de l’aide médicale d’État, des crédits de l’hébergement d’urgence ou encore les travers du RSA… Pensez donc : ces pauvres, pas toujours français, parfois même en situation irrégulière, venus chez nous en risquant de se noyer, profitent des soins gratuits ou presque, offerts par un pays qui peine à rester la cinquième puissance industrielle du monde…

Honte pour eux

Les mêmes me reprochent d’abaisser à 700 000 euros – vous avez bien lu – le seuil à partir duquel on pourrait utiliser un tout petit peu moins facilement les conditions fiscales hyper-avantageuses des placements sur une assurance vie…

Les mêmes, j’en ai honte pour eux, vont se bousculer devant les caméras pour vanter les qualités exceptionnelles de Nelson Mandela.

Toute la journée, ces députés qui stigmatisent les « dépenses de guichet », vont se battre pour défendre les niches fiscales, dont Charly n’a pas plus connu l’existence que celle de la CMU qui aurait peut-être permis à son épouse de voir grandir sa petite fille. Mais ils passeront pour faire acte de repentance par la salle des quatre colonnes, exprimer leur admiration « sans limite » de l’action « sensationnelle » de Madiba !

Je ne dirai rien sur Nelson Mandela. J’assumerai toute la journée dans l’hémicycle désert, l’augmentation des crédits de l’AME et de l’hébergement d’urgence, tout comme le plafonnement des niches fiscales. En hommage à Nelson Mandela et à la famille de Charly. »

De Rugy et Dussopt

Ce billet a largement été repris par les médias et fait l’objet de retours positifs. Les commendataires les plus élogieux ont été signés par François de Rugy et Olivier Dussopt. À l’époque, ils n’étaient que simples députés… et encore de gauche. Ils sont aujourd’hui respectivement président de l’Assemblée nationale et secrétaire d’État. Ils ont clairement fait allégeance au président Macron.

Ils ont soutenu en 2018 des décrets concernant les réfugiés qui auraient provoqué la colère de Nelson Mandela. Ils trient les migrants dans des centres d’hébergement d’urgence, rabotent les aides au logement tout en supprimant l’impôt sur la fortune (ISF). Ils mettent également fin aux contrats aidés qui concourent à l’insertion des plus démunis. Ils s’apprêtent à soutenir la fin des dispositifs qui soignent les migrants. J’aimerais qu’ils aient un peu de mémoire. Et, pour tout dire, de dignité.

Certes, les femmes et les hommes politiques doivent garder une certaine distance par rapport aux drames de la vie. Mais cette effroyable histoire connue en période de Noël m’aura marqué à vie. L’irréversibilité de la mort autorise qu’en matière d’aide médicale ou sociale, avec rigueur et discernement, le « péché » par excès soit incontestablement préférable au défaut de mise en œuvre.

Démission du politique

Lorsque j’entends stigmatiser les aides sociales et le slogan d’« assistanat » revenir à tour de bras, je pense souvent à cette pauvre famille endeuillée à jamais en période de fêtes. Si quelques-uns parfois abusent de notre protection sociale, nombreux sont les exemples de personnes qui ne l’utilisent pas. Par erreur, par ignorance, mais aussi souvent par pudeur, certains ne font pas valoir leurs droits et en paient le prix. Celles et ceux qui prétendent agir dans une République solidaire ne doivent jamais l’oublier.

« La droite vit avec la misère, et la voit comme une fatalité. La gauche vit aussi avec elle, mais ne n’y soumet pas. »

Au début, je trouvais cette citation de Françoise Sagan séduisante. Et puis, à force d’y réfléchir, je m’interroge. Qu’est-ce que ça peut signifier de ne pas se soumettre à la misère, ou, pour utiliser un vocable plus moderne, à la « nouvelle pauvreté » ? C’est s’attaquer à ceux qui la fabriquent. Ils sont identifiables. Cette « nouvelle pauvreté », en France, à la veille d’élections, apparaît comme la conséquence de ces phénomènes de mondialisation financière, ou plus exactement la conséquence de la démission du politique devant la finance. Le politique a pour mission de la contrôler. C’est même sa mission essentielle. La première victime du financier est l’économique. Puis le politique. Puis le citoyen. Le premier complice du prédateur financier reste le politique.

Ai-je moi aussi été complice ?