« Rojo », chronique d’une disparition

Sur fond de fait-divers, le cinéaste argentin Benjamin Naishtat évoque en fait la période qui a précédé la dictature dans son pays.

Benjamin Naishtat installe une ambiance bizarre, inquiétante, un malaise, dans ce film qui semble avoir été tourné dans les années 70.

C’est avec une scène presque banale que commence « Rojo » (sortie le 3 juillet), troisième film du cinéaste argentin Benjamin Naishtat, sélectionné au Festival du Film policier de Beaune. Une altercation dans un restaurant bondé. Sauf qu’on est en Argentine, en 1975, et qu’alors rien n’est banal. Un homme attablé, monsieur « l’avocat », consulte le menu en attendant son épouse, un autre homme se tient debout juste à côté, il veut la table ; le premier lui laisse, mais lui fait la leçon devant tous les clients. Humilié, le gêneur s’énerve, pique sa crise, est poussé hors de l’établissement.

Plus tard dans la soirée, lorsque le couple sort, « le type du restaurant » les attend, les agresse, les menace avec une arme, avant de se tirer une balle dans la tête. Embarrassé, l’avocat emmène l’inconnu encore vivant à l’arrière de sa voiture, tente de le faire soigner, avant finalement d’abandonner le « pauvre misérable », la nuit, dans le désert.

« Fermer les yeux est le premier des crimes », dit l’affiche du film. L’avocat fait bien plus que fermer les yeux ; en partie responsable de la mort d’un homme, on le découvre aussi véreux, complice d’une escroquerie, trois mois plus tard, lorsqu’un « ami » réclame ses services pour s’approprier une maison abandonnée. Certes, la maison n’est plus habitée, mais il y a encore des photos de la famille dans les tiroirs, des traces de sang sur les murs… Plus tard, un autre jeune homme va disparaître ; toute une famille de médecins également, qui aurait fui à l’étranger…

Un malaise avant une catastrophe annoncée

Marqué par « une histoire familiale de persécution et d’exil encore très présente », Benjamin Naishtat n’a pas réalisé un simple polar, l’histoire d’un avocat qui fait disparaitre un inconnu ; c’est de la situation politique de l’Argentine d’alors dont il est question, « un pays où règne le silence et la complicité ». Avec une esthétique qui en fait quasiment un « film d’époque », « Rojo » semble avoir été tourné dans les années 70, par un de ces cinéastes américains qu’admire le réalisateur. Benjamin Naishtat installe une ambiance bizarre, inquiétante, un malaise, celui qui précède une catastrophe annoncée ; on est bien en Argentine, en 1975, quelques mois avant le coup d’état et l’installation toute proche de la dictature militaire.

« Fermer les yeux est le premier des crimes », les « bons patriotes catholiques » veulent juste vivre et travailler en paix, et donc ferment les yeux ou regardent ailleurs. Passifs, silencieux. « Rojo », rouge, comme la terre du désert, comme le ciel un jour d’éclipse, comme le sang… Ce film est la chronique d’une disparition, celle d’un monde, avant que bien d’autres crimes ne soient commis.

Patrick TARDIT

« Rojo », un film de Benjamin Naishtat (sortie le 3 juillet).

Tout commence pourtant par une scène banale, une altercation entre deux clients dans un restaurant bondé.