L’effroyable « silence des autres »

Consacré aux victimes du franquisme en Espagne, le documentaire d’Almudena Carracedo et Robert Bahar est absolument bouleversant.

Un film pour l’histoire, poignant par ses récits, ses témoignages.
Un film pour l’histoire, poignant par ses récits, ses témoignages.

Une vieille dame indique l’emplacement d’un charnier, il y a une fosse commune, là sous une route, et dans ce charnier le cadavre de sa mère, assassinée il y a plus de soixante-quinze ans, sans qu’elle ne sache ni pourquoi ni comment. Avant de mourir elle-même, elle voudrait tant que le corps de sa mère, victime du franquisme, soit enfin exhumé.

C’est avec cette vieille Espagnole qui a du mal à marcher que s’ouvre le documentaire réalisé par Almudena Carracedo et Robert Bahar, « Le silence des autres » (sortie le 13 février). Elle fait partie de la dizaine de témoins sélectionnés par le duo de réalisateurs, des citoyens dont la vie a été fracassée par un drame familial, ils veulent donner une tombe digne à leurs morts, savoir comment et par qui ils ont été tués, où sont leurs dépouilles, ou encore retrouver la trace d’un enfant disparu.

Ce film est un document pour l’histoire : après quatre décennies sous le joug de Franco, le peuple espagnol se pensait débarrassé du caudillo ; mais deux ans après la mort du dictateur, en 1977, le parlement a voté une loi d’amnistie. « Le pacte de l’oubli » : la libération des prisonniers politiques, certes, mais pas de jugement des crimes franquistes ni des exactions impunies. Amnistie pour tous, justice pour personne.

En ce temps de démocratie enfin retrouvée, d’ouverture au monde, de développement économique… l’heure était à la réconciliation nationale, il fallait oublier, passer à autre chose. Ce militant, qui a été torturé, habite dans une rue qui porte le nom d’un général franquiste, et vit dans le même quartier que son tortionnaire, ne peut pas oublier, ne veut pas oublier. Alors que certains estiment qu’il « ne faut pas réveiller les vieilles rancunes », ils sont une poignée à vouloir que justice soit rendue.

Torture, exécutions, enlèvements, bébés volés

De la même façon qu’une action en justice avait été menée contre Pinochet depuis l’Espagne, un collectif de victimes a décidé de porter plainte depuis l’Argentine contre des criminels espagnols, puisque « le pacte de l’oubli » l’interdit dans leur pays. Ce documentaire raconte leur lutte, et rappelle que l’Espagne fut un lieu de torture, d’exécutions (130.000 disparus sous Franco), et d’enlèvement de milliers de bébés, volés à leurs mères.

En six ans de tournage, Almudena Carracedo et Robert Bahar ont accumulé 450 heures de rushes, réduites après quatorze mois de montage à un film d’1H35, qui a bouleversé les frères Pedro et Agustin Almodovar, qui l’ont alors coproduit. « Le silence des autres » est ainsi un documentaire absolument bouleversant, par ses récits, ses témoignages, un silence effroyable, le silence dans les familles elles-mêmes, le silence du peuple espagnol, l’oubli du monde entier d’une « page noire de l’Histoire ».

L’un des témoins, une dame âgée elle aussi, sait que son père exécuté git dans une fosse commune, dans la partie d’un cimetière qui fut interdite pendant des années ; les familles lançaient des fleurs par-dessus le mur. Après des décennies de demandes, elle obtient enfin l’autorisation d’ouvrir cette fosse, d’y faire des fouilles ; oui, le cadavre de son père est bien là, identifié, elle se dit que maintenant elle peut mourir tranquille. Ce qui n’est pas le cas de la vieille dame du début du film, morte pendant le tournage ; sa fille a repris la lutte, elle ne veut rien d’autre que donner une tombe décente à sa grand-mère.

Patrick TARDIT

« Le silence des autres », un documentaire réalisé par Almudena Carracedo et Robert Bahar (sortie le 13 février).

A chaque anniversaire, cette vieille Espagnole vient déposer un bouquet de fleurs pour sa mère, qui repose dans une fosse commune, là sous la route.
A chaque anniversaire, cette vieille Espagnole vient déposer un bouquet de fleurs pour sa mère, qui repose dans une fosse commune, là sous la route.