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Après le 5 novembre, la France au bord d’une crise sociale et politique

Face à la pression de la rue, Sébastien Lecornu essaie de reprendre le contrôle en organisant une conférence sociale à Matignon. Mais le gouvernement peut-il encore répondre à cette colère ?

Manifestation du 5 novembre 26 (capture BFMTV)
Manifestation du 5 novembre 26 (capture BFMTV)

La journée du jeudi 5 novembre pourrait marquer un tournant important de l’automne social français. Elle ne s’est pas limitée à une nouvelle journée de grève interprofessionnelle. On a vu un mouvement plus large, qui va maintenant au-delà des demandes habituelles du monde du travail.
Selon le ministère de l’Intérieur, 575 000 personnes ont manifesté dans toute la France. La CGT annonce de son côté 1,573 million de manifestants. On a compté environ 193 cortèges. Au-delà de la bataille habituelle sur les chiffres, la mobilisation reste forte. La contestation commencée à la mi-octobre continue.
Le message envoyé au gouvernement est encore plus inquiétant, car les manifestants ne sont plus seulement des salariés mécontents de leur salaire. Aujourd’hui, la rue réunit plusieurs générations et des groupes sociaux qui, jusque-là, ne menaient pas forcément les mêmes luttes.

Une convergence des colères qui change la donne

C’est sans doute la principale leçon politique de cette journée. La contestation a changé de nature.
Aux côtés des syndicats traditionnels, CGT, CFDT, FO, FSU, UNSA, CFTC, CFE-CGC et Solidaires, les cortèges ont accueilli des lycéens, des étudiants, des représentants des « Gilets jaunes », des agriculteurs et des citoyens mobilisés contre la dégradation de leurs conditions de vie.
Les revendications sont nombreuses. Elles concernent l’augmentation des salaires, la revalorisation du Smic, l’amélioration du pouvoir d’achat, la défense des services publics, le maintien de l’emploi et des activités industrielles. Elles portent aussi sur l’amélioration des conditions d’études et la dénonciation des inégalités.
Derrière cette diversité, on ressent un sentiment commun. Beaucoup pensent que les conditions de vie se détériorent. La confiance dans la capacité des institutions à apporter des réponses diminue aussi.
La question du pouvoir d’achat reste le point commun principal. Beaucoup de salariés ne peuvent plus vivre décemment avec leur travail. Les jeunes voient l’avenir comme incertain. Ils rencontrent des difficultés pour accéder à l’enseignement supérieur. Ils subissent la précarité et s’inquiètent pour leurs débouchés professionnels.
Les « gilets jaunes » retrouvent dans cette mobilisation des soucis qui avaient alimenté leur mouvement. Il s’agit du coût de la vie, d’une fiscalité qu’ils jugent injuste, du sentiment d’abandon dans les territoires et de la méfiance envers les responsables politiques.
Cette situation pose un problème de plus pour le gouvernement. Il ne fait plus face à une demande venant d’un seul secteur, qui pourrait se régler par une négociation spécifique. Il doit maintenant gérer plusieurs mécontentements qui se renforcent les uns les autres.

Sébastien Lecornu contraint d’ouvrir un nouveau front de négociation

Sébastien Lecornu à l'Hôtel de Matignon (service photo de Matignon)
Sébastien Lecornu à l’Hôtel de Matignon (service photo de Matignon)

Sébastien Lecornu a réagi rapidement. Jeudi, pendant que les cortèges étaient encore présents, le Premier ministre a annoncé qu’une conférence sociale aurait lieu lundi 9 novembre à Matignon. Elle réunira les organisations syndicales et patronales.
Le but est de trouver des réponses aux questions sur le pouvoir d’achat et les salaires.
Le gouvernement veut donc reprendre la main et ramener la contestation dans un cadre de négociation officiel. Cette stratégie fait penser, toutes proportions gardées, aux grandes conférences sociales organisées pendant les précédentes crises françaises.
Mais l’exercice s’annonce périlleux.
Les syndicats demandent des augmentations importantes. La CFDT veut une hausse de 100 euros nets du Smic. De son côté, la CGT réclame une augmentation de 10 %. Le gouvernement a laissé entendre qu’une hausse du salaire minimum restait possible.

Reste la question essentielle. Avec quelles ressources ?

Les limites du budget sont importantes. Une hausse générale des salaires, une amélioration des services publics et plus de moyens pour l’Éducation nationale demandent des financements que le gouvernement ne peut pas trouver sans faire des choix politiques et budgétaires difficiles.
Une conférence sociale qui aboutirait seulement à des engagements sur la méthode ou à la création de groupes de travail pourrait donc décevoir les organisations syndicales. Cela risquerait aussi de renforcer la contestation.

La jeunesse, révélateur d’une crise plus profonde

Le mouvement des lycéens et des étudiants mérite une attention spéciale.
Depuis la mi-octobre, les jeunes figurent parmi les premiers à occuper l’espace public. Ils réclament plus de moyens pour l’Éducation nationale. Ils s’inquiètent aussi des conditions d’études, des perspectives d’emploi et des façons d’accéder à l’enseignement supérieur.
Le gouvernement a essayé de calmer la situation. Il a annoncé des mesures sur Parcoursup et sur la rénovation de certains établissements scolaires.
Ces annonces n’ont pourtant pas convaincu les organisations de jeunesse. Elles demandent des engagements précis et des fonds.
Le symbole est fort. Une partie de la jeunesse ne croit plus aux promesses de réussite par les études. Elle craint aussi de devoir affronter un marché du travail de plus en plus incertain.
Encore plus inquiétant pour les pouvoirs publics. La contestation des jeunes a trouvé un écho chez une partie du monde enseignant, des parents et des salariés.
Une réunion de travail avec des lycéens et des enseignants est aussi prévue lundi autour du gouvernement. Mais le sujet va bien plus loin que Parcoursup. Il concerne la place de la jeunesse dans la société et sa capacité à se tourner vers l’avenir.

La réponse sécuritaire ne suffira pas

La journée du 5 novembre a aussi connu des incidents et des affrontements dans plusieurs villes.
La plupart des cortèges se sont passés sans incidents graves. Les autorités ont compté 448 interpellations et 53 membres des forces de l’ordre blessés. Des tensions ont aussi été signalées à Rennes, Marseille, Nantes, Bordeaux, Lyon et Strasbourg.
Des violences ont aussi eu lieu lors de certains blocages de lycées. Par exemple, un établissement a été incendié à Tournefeuille, près de Toulouse.
Ces événements donnent au gouvernement un argument pour justifier l’augmentation de la présence policière et la fermeté contre les groupes violents.
Mais une réponse uniquement sécuritaire serait politiquement risquée. Elle pourrait renforcer le sentiment d’incompréhension et d’injustice que ressent une partie des manifestants, surtout les jeunes.
Il est donc essentiel de faire la différence entre les mobilisations pacifiques, les actions de blocage et les violences commises par des groupes radicaux. L’État doit répondre de façon proportionnée et respecter les libertés publiques.
La question de l’équilibre entre maintien de l’ordre et droit de manifester pourrait aussi devenir un nouveau sujet de tension dans les semaines qui viennent.

Le gouvernement face à un risque d’enlisement

Sébastien Lecornu doit maintenant trouver une solution politique à une crise qui a plusieurs causes.
Les syndicats ont réussi à rassembler des organisations parfois concurrentes autour d’un objectif commun. Mais cette unité reste fragile. Les priorités de la CFDT ne sont pas toujours celles de la CGT. Les demandes des étudiants ne sont pas les mêmes que celles des agriculteurs ou des anciens « gilets jaunes ».
Cette diversité peut être une force, car elle donne au mouvement une base sociale plus large. Elle peut aussi devenir une faiblesse si les organisations n’arrivent pas à construire des revendications communes et une stratégie qui dure.
Les appels à continuer les blocages et à organiser une nouvelle mobilisation dès samedi 7 novembre montrent que la journée du 5 novembre ne marque pas la fin pour tout le monde.
Pour le gouvernement, le risque est de s’enliser. Il craint des manifestations à répétition, des perturbations économiques, une méfiance grandissante et des négociations qui n’apporteraient pas de résultats assez vite.

Une crise sociale qui pourrait devenir une crise politique

La France vit une période où les problèmes économiques et sociaux alimentent une contestation qui devient de plus en plus politique.
La méfiance envers les institutions, le sentiment de déclassement, les inégalités entre les territoires et la perte de confiance dans les responsables publics créent un terrain propice à la radicalisation du débat politique.
Le mouvement du 5 novembre ne veut pas forcément dire qu’une crise de régime va bientôt arriver. Il serait trop tôt de comparer cette mobilisation à une nouvelle révolte des « Gilets jaunes » ou à un mouvement révolutionnaire.
Mais on doit le reconnaître. Le pouvoir ne peut plus se contenter de traiter séparément les revendications des salariés, des jeunes, des fonctionnaires et des catégories populaires.
La conférence sociale du 9 novembre sera un premier test. Si elle mène à des engagements clairs, financés et rapidement applicables, le gouvernement pourra peut-être commencer à calmer la situation.
Sinon, la contestation pourrait prendre plus d’ampleur. Elle pourrait devenir un affrontement politique.
Le 5 novembre a certainement été plus qu’une simple journée de grève. C’est le signe d’une France qui ne se reconnaît plus dans les réponses de ses dirigeants. Elle demande maintenant autre chose que des promesses.

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